Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?—et pourtant vous le savez droit.

Ne vois-tu pas que le cœur humain est une mer sans cesse agitée par les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel mouvement de flux et de reflux?

Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et imaginons.

Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments, acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante communauté. Il y composa ses dernières œuvres. Mais il n'y resta pas longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans.

Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la postérité un modèle de poésie classique. Son œuvre, répandue dans les pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs. Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les disciples et les successeurs du poète italien.


CHAPITRE II

En Allemagne.—Les Meassfim.

On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale. Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques et tolérantes de la fin du xviiie siècle le secouent quelque peu de sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la lumière de cette civilisation dans les communautés de la province. Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des Biouristes[8] et celle des Meassfim[9]. Tandis que les uns défendent le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire, entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du jargon judéo-allemand. D'autre part, le Biour ou commentaire de la Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés et introduire la méthode rationnelle et scientifique.

L'œuvre de cette école a certainement contribué au relèvement intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe.