Durant toute la nuit, un vent furieux ne cesse de nous assaillir, précédant un orage assez violent accompagné d’une forte pluie qui dure même le lendemain, 26 mai, de sept heures à midi. En dépit de la contrariété que nous cause le mauvais temps, nous poursuivons nos recherches de silex taillés, que favorisent le lavage et la dénudation du sol par l’écoulement des eaux de pluie. Poussant mes investigations à quelque distance du camp, je suis assez heureux pour rencontrer de véritables ateliers de fabrication, tandis que, d’un autre côté, M. Bonnet découvre un foyer culinaire où les instruments sont mêlés aux débris de cendre et de charbon et à des amas d’escargots calcinés (Helix candidissima var.) identiques à ceux qui vivent actuellement dans le pays.
A la faveur d’un ciel redevenu beau, nous consacrons l’après-midi de ce même jour à l’exploration du pays jusqu’à la grande muraille que nous avons rencontrée sur notre passage et qui nous avait du reste été indiquée avant notre départ de Gafsa. Cette singulière construction, dont l’origine romaine ne laisse aucun doute, mesure en moyenne 4 mètres de hauteur sur 1m,50 d’épaisseur à la base. Partant des rochers à pic qui s’élèvent au-dessus du col qu’elle coupe, et suivant une arête rocheuse, elle se prolonge jusqu’au fond de la vallée où elle est terminée par les restes d’un barrage construit avec d’énormes blocs taillés ; sa longueur totale est d’environ 300 mètres. A la rencontre de la route, dont elle commande le passage, existait un petit bastion carré, dont on peut encore apprécier facilement la forme et les proportions. On voit aussi sur une partie de sa longueur une sorte de retrait à mi-hauteur ayant servi sans doute de chemin de ronde. Une légende arabe donne à ce mur une origine fantaisiste ; elle aurait été construite par une veuve qui avait deux fils, dont l’un, plein de vertus et de respect pour les volontés maternelles, ne cessa de vivre auprès d’elle dans les montagnes auxquelles il a laissé son nom d’Oum-Ali, tandis que l’autre, devenu un aventurier redouté, aurait fait sa résidence habituelle dans les défilés d’Oum-el-Asker, qui ont également hérité de son nom. La muraille aurait été destinée à interdir à ce dernier les domaines de son frère Ali dans la plaine de Cegui, au pied même du Djebel Oum-Ali. Telle est la légende arabe, mais il est beaucoup plus probable que ce mur a été construit par les Romains sur le seul passage praticable conduisant au Nefzaoua, soit comme limite de province, soit comme moyen de défense contre les incursions des peuplades indigènes, soit enfin dans le but de faire payer un droit d’entrée aux marchandises provenant des pays non occupés.
Aux alentours de la muraille un chaos de rochers dolomitiques et d’amas de poudingues et d’alluvions rouges donne au site l’aspect le plus sauvage. Il eût été intéressant d’y séjourner et d’y chasser, car les oiseaux y sont nombreux ainsi que les mammifères, entre autres les Mouflons, dont on rencontre partout les traces surtout aux abords du redir où ils viennent boire en troupes pendant la nuit.
M. Valéry Mayet et moi, nous rencontrons sur le sol, auprès de la muraille, une grande pierre de grès, ovale, longue de 45 centimètres et large de 25 centimètres, bombée d’un côté, plate et unie sur l’autre face. Cette pierre, d’une forme régulière due évidemment au travail de l’homme, nous intrigue au point de vue de sa destination, mais elle est trop volumineuse pour que nous puissions la transporter au campement, dont nous sommes malheureusement assez éloignés. A dix mètres plus loin, une seconde pierre en tout semblable à la première, mais de dimensions beaucoup moindres (8 centimètres sur 15 centimètres), s’offre à nos regards et je m’empresse de m’en emparer. Nous ne pouvons regarder ces deux objets que comme étant destinés à broyer le grain.
Outre les énormes dépôts d’alluvion argilo-sableux, profondément ravinés par les eaux et renfermant d’innombrables silex taillés, nous signalerons à l’Oum-Ali quelques filons de gypse, des grès et des dolomies sur les crêtes comme aux alentours du Redir Timiat, qui n’en est du reste que peu éloigné.
La halte de deux jours que nous avons faite en cet endroit nous a permis de récolter un grand nombre de plantes, mais comme la liste complète contiendrait de nombreuses espèces vulgaires communes à tout le pays, nous n’en extrairons que les espèces suivantes :
- Delphinium peregrinum L. var. halteratum.
- Matthiola livida DC.
- Farsetia Ægyptiaca Turr.
- Helianthemum Kahiricum Delile.
- Reseda Alphonsi Müll. Arg.
- —— Duriæana J. Gay.
- —— propinqua R. Br.
- Erodium arborescens Willd.
- —— hirtum Willd.
- Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.
- Astragalus tenuifolius Desf.
- Anthyllis tragacanthoides Desf.
- Hedysarum carnosum Desf.
- Gymnocarpon decandrum Forsk.
- Ferula Vesceritensis Coss. et DR.
- Eryngium ilicifolium Desf.
- —— espèce nouvelle ?
- Callipeltis Cucullaria Stev.
- Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
- Anacyclus Alexandrinus DC. var.
- Calendula gracilis DC.
- Carduncellus eriocephalus Boiss.
- Atractylis prolifera Boiss. var.
- —— citrina Coss. et Kral.
- Centaurea contracta Viv.
- Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
- Convolvulus Siculus L.
- Anchusa hispida Forsk.
- Celsia laciniata Poir.
- Linaria simplex DC.
- Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
- Scrophularia arguta Ait.
- Euphorbia glebulosa Coss. et DR.
- —— falcata L.
- Forskahlea tenacissima L.
- Asphodelus tenuifolius Cav.
- Pancratium sp. sans fleurs et sans fruits.
- Notochlæna Vellea Desv.
Le Redir d’Oum-Ali est une station fort intéressante. De nombreuses traces y indiquent la présence en grand nombre de l’Hyène, du Chacal, du Mouflon et du Gundi.
Les reptiles paraissent y être peu abondants ; nous y signalerons cependant le Cœlopeltis insignitus et le Gongylus ocellatus. Parmi les insectes : Calosoma Olivieri et C. indagator, Cicindela Ægyptiaca, Pimelia Tunetana, Purpuricenus Desfontainei (joli Longicorne trouvé sur le Rhus oxyacanthoides), un Cebrio inconnu pris sur une Graminée. On y trouve aussi d’énormes Scorpions et un Galéode noir à pieds rouges, Rhax ochropus. Les Helix des groupes candidissima et melanostoma ainsi que l’H. Doumeti y sont en abondance.
Ce n’est pas sans regret que nous sommes contraints, le 27 mai, à une heure du soir, de quitter notre campement d’Oum-Ali. Un séjour plus prolongé dans cette localité eût été fécond en résultats, mais le temps presse, car il nous faut atteindre ce jour même le Bir Marabot, d’où nous devons nous diriger sur le Djebel Berd que nous tenons à visiter avant de reprendre la route de Gabès.