— Oh ! je n’y mettrais tout de même pas les mains.
— Non, vous laisseriez l’enfant pourrir et s’idiotiser sous cette carapace de poux et de pus. Donnez-moi de l’eau chaude.
Je mis un peu de sel de soude dans l’eau très chaude, et, avec un gant de toilette et du savon noir, je lavai longuement et doucement la tête, puis la rinçai deux fois dans de l’eau chaude bouillie et boriquée ; j’essuyai doucement d’un fin linge, donnai des bonbons à l’enfant, et par le soleil brûlant, sans couvrir la tête, je la reconduisis chez elle. J’exigeai qu’elle revînt chez moi trois jours après pour un nouveau lavage et recommandai de la laisser ainsi se promener au soleil.
Anneke dit à sa mère : « Je hurlais, mais, quand madame a ôté les croûtes de dessus mes oreilles, c’était comme si on me les débouchait et qu’on me desserrait la tête : j’étais tout d’un coup allégée. » Eh bien, la sœur de l’école s’était plainte qu’Anneke apprenait mal, mais n’en avait pas recherché la cause et ne s’était pas préoccupée de la carapace qui enserrait l’intelligence si vive de l’enfant : cette carapace grouillante était fort visible cependant. Le curé, dans la soutane de qui vit cette famille, ne s’était pas non plus préoccupé du dépérissement de la petite. Non, l’enfant était, dans cet état, envoyée de grand matin à l’église : cela suffisait.
Dans leur rue, il y a cinq à six fermes de paysans aisés comme eux, qui tous grouillent dans une saleté inouïe.
Il doit en être ainsi dans les autres provinces belges, partout où la prière est prisée au-dessus de toute hygiène.
13 juin 1916.
D’abord, Fineke, quand je lavai ses croûtes de poux et que je lui demandai si je lui faisais mal, me répondait des yeux et en faisant oui ou non de la tête. Puis un jour, comme je voyais qu’elle allait pleurer pendant que je la maniais, je me mis à chanter : « Fineke est grande, elle est jolie, elle est ma petite enfant et je l’aime. » Je vis son exquise figure radieusement heureuse et elle leva vers moi des yeux d’adoration, mais ne parla pas encore.
En la reconduisant, il pleuvait. J’ouvris mon parapluie et me rapetissai pour marcher à son niveau, puis je chantai : « Il pleut, c’est une bénédiction, les tuiles se mouillent, et Fineke et madame tombent sur leur derrière. » Là, elle éclata de rire, et un flot de paroles de joie et d’étonnement sortirent, tumultueux, de sa petite bouche enfin déclose.
Depuis, elle parle, parle, me raconte, me fait des confidences et est, quand je suis là, d’une joie si exubérante que sa mère et moi en sommes tout émues.