Puis, si mon père nous quittait encore, on ne nous aiderait plus. On dirait :
— C'est une des leurs qui a mordu le Bon Dieu : qu'ils meurent de faim! J'eus toute la peine du monde à suivre les autres et à regagner ma place. A la sacristie, on nous offrit des petits pains et du café ; une dame me prit dans ses bras, en disant :
— Ah! la pauvre petite! elle va s'évanouir de faim.
Mais non! c'étaient les affres terribles par lesquelles je venais de passer.
Et voilà que rien n'était arrivé!
J'ENTENDS LES PUCES MARCHER
Nous habitions une chambre unique, dans une impasse gluante d'Amsterdam. Le soleil n'y pénétrait jamais et si, en hiver, le froid humide y était glacial, en été la chaleur moite nous anéantissait. Il n'y avait qu'une alcôve à étage, ainsi que dans les barques de pêcheurs, mais cloisonnée : on y était comme dans un placard. Les parents dormaient dans le compartiment du bas ; quelques-uns des enfants dans celui du haut, les autres à terre, sur une paillasse. Dans un coin, un petit tonneau servant de chaise percée à la famille ; dans d'autres, des langes d'enfant souillés, puis les détritus de tout un ménage miséreux. L'odeur de la pipe de mon père et les émanations de dix pauvres rendaient l'atmosphère irrespirable.
Par une nuit d'effroyable chaleur, j'étais étendue avec trois de nos enfants dans la couchette du haut. Ils dormaient ; moi, je ne pouvais pas : je me tournais et retournais en m'agitant. Nous étions couchés sur des sacs en grosse toile, remplis de balle d'avoine qui, réduite en poudre et imbibée d'urine d'enfant, formait une matière immonde et corrosive. La toile m'agaçait et me brûlait la peau ; les puces me harcelaient affreusement ; j'étouffais ; j'avais des bruissements d'oreilles qui me donnaient des hallucinations. J'appelai doucement ma mère et lui dis que je ne pouvais pas dormir, parce que j'entendais les puces marcher.
— Tu entends les puces marcher? Ah! cette créature enfantine! et tu me réveilles pour cela? tu vas te taire, n'est-ce pas? je suis éreintée et veux dormir. Je me tus, mais continuais à m'agiter. N'y tenant plus, je me laissai glisser à terre, en m'aidant de la corde, m'habillai et sortis.
Il pouvait être quatre heures du matin. Il n'y avait dans la rue que les éveilleurs (c'étaient des gens qui, pour cinq «cents» par semaine, éveillaient les ouvriers, en faisant un vacarme qui troublait tout le voisinage). En dehors d'eux, personne ; tous les magasins du Nieuwendyk fermés ; le calme partout : ah! que j'aimais cela!