J'avais eu grand'peur, mais ne me rendais pas compte du danger auquel je venais d'échapper : aussi, au lieu de raconter ce qui m'était arrivé, je lui dis :
— Mère, sais-tu pourquoi les pissenlits et les pâquerettes sont fermées la nuit? Eh bien! elles dorment comme nous.
— Quoi? Que racontes-tu? Tu es sortie?
— Oui, je suis allée à la Haute Digue pour me rafraîchir et chercher des fleurs, mais elles dorment.
— Ah! cette créature enfantine! Tantôt elle entendait les puces marcher, maintenant les pissenlits dorment! Mais, avec tout cela, tu me réveilles à chaque instant, et je suis éreintée, éreintée. Allons, va dans ton lit et dors.
Je n'y songeais pas, et quand ma pauvre mère s'assoupit à nouveau, je sortis doucement dans l'impasse, où je me mis à jouer aux osselets sur la pierre de la citerne.
DÉCEPTION
J'étais invitée à une fête de charité pour enfants. Il était expressément dit que les mères devaient les conduire et venir les reprendre, et, comme il n'y avait pas de vestiaire, emporter les chapeaux et les manteaux. Vous voyez d'ici que ma mère allait lâcher tous ses mioches pour me conduire à une fête! Si je voulais m'y rendre, je pouvais aller seule. Ce qui m'inquiétait le plus, était mon chapeau : je m'étais mis dans la tête que je serais chassée si on découvrait que ma mère n'était pas là pour l'emporter. Or, je voulais absolument assister à cette fête : il y avait une tombola ; si j'allais gagner une boîte à coudre, le rêve de toute ma vie! car, depuis l'âge de six ans, je confectionnais les robes et les coiffures de mes poupées, et le fameux chapeau, sujet de mes transes, je l'avais fait moi-même.
Je m'en fus donc seule, un soir, par une pluie battante. J'entrai avec mon invitation. En ôtant mon chapeau, je le dissimulai, comme une voleuse, sous mon tablier. J'ai le souvenir d'une joie de commande. On nous donna du lait d'anis et des petits pains beurrés ; on nous fit chanter de nombreux Wien Neerlandsch Bloed et des Wilhelmus Van Nassauwen, et dans la cour qu'éclairaient quelques lampions, nous dûmes, par une pluie chaude qui nous faisait fumer comme dans un bain turc, jouer des Patertje, Patertje, langs den kant et des Colin-Maillard.
Enfin la tombola!