L'attitude de ma mère disait : «Vous venez nous ôter le pain de la bouche.»
On sut en effet bientôt que mon père était revenu, et on ne nous donna plus rien. Ma mère avait un mari jeune et vigoureux, n'est-ce pas? très capable de travailler pour les neuf enfants qu'il avait envoyés dans le monde.
AH! VOUS AVIEZ DES «KWARTJES!»[5]
[5] Kwartje : un quart de florin.
Nous étions très familiarisés avec la faim, et ma mère avait même appris à la manier de façon assez dangereuse.
Un soir, nous étions assis autour d'un bon feu de tourbes : comme nous avions demandé des secours, on nous avait donné des tourbes. De toute la journée, nous n'avions eu d'autre nourriture qu'un petit pain de dix «cents», que ma mère avait partagé en neuf tranches. Elle avait le bébé au sein, et nous causions de ce que nous aurions acheté à manger si nous avions eu un florin.
On frappe à la porte ; je cours ouvrir ; un Monsieur s'arrête à l'entrée.
— Restez donc, petite femme, dit-il gentiment à ma mère ; vous êtes assise avec tous vos enfants autour du feu? Voici…
Il me remet une pièce d'un florin et part. Je voulais tout de suite chercher ce dont nous avions parlé : du pain, du café, et des harengs saurs, quand ma mère me dit :
— Donne le florin.