Je la sentais, à côté de moi, frissonner de dégoût. Elle me donna des coups de pieds et des coups de coude, de révolte, qui m'auraient éveillée dix fois si je n'avais été tout oreilles.

Mon père ne se fâcha pas, mais se fit persuasif.

— Voyons, nous sommes sains : je n'ai jamais rien attrapé. C'est une blague, la contagion ; je n'ai plus de fond dans mon pantalon : un de ces jours, je ne pourrai plus sortir.

Le lendemain, mon père rentra avec deux bouteilles de vin : on en déboucha tout de suite une. C'était du vin couleur… jus de choux rouge… Il en versa une demi-tasse à ma mère, qui le but en contractant la bouche, comme si elle avait mordu dans une baie sauvage. Puis, avec une cuillère, il nous en donna à goûter, mais nous fîmes tous d'affreuses grimaces. Il but alors à même la bouteille, la vida aux trois quarts, et claquant de la langue, il déclara :

— Cela n'a pas de goût : je préfère un «bittertje»[8].

[8] Amer.

Ma mère devint écarlate et eut des nausées : il fallut la soigner toute la journée.

Le vin ne put jamais s'acclimater chez nous.

Mina, en rentrant le soir, fit un signe à mon père ; il la suivit dans le petit couloir obscur qui précédait notre chambre. Quand ils revinrent, elle courut se frotter les jambes avec un torchon, en répétant :

— Hou! hou… sa peau pèle, sa peau pèle!