Dans les écluses de Hansweert, des Zélandaises descendirent sur le bateau pour vendre des cerises. J'en aurais bien mangé, des cerises, si seulement j'avais eu quelques «cents» pour en acheter. Je n'avais jamais vu le costume zélandais, et fus tout à fait séduite par le beau bonnet de dentelle, à larges ailes, et les ornements d'or attachés de chaque côté des tempes. Le riche collier en corail et le corsage à fleurs brodées, entouré aux épaules d'un fichu de velours, m'attiraient spécialement. J'aurais voulu être paysanne zélandaise pour pouvoir m'habiller ainsi ; même l'amoncellement des jupes, qui les faisait rondes comme des cloches, me plut. En remontant l'échelle, une des Zélandaises eut sa jupe soulevée par le vent, et l'on vit qu'elle ne portait pas de pantalon. Ah! la joie que cela provoqua! Je fus surtout écœurée des rires des femmes, parmi lesquelles ma sœur Mina qui s'était fait offrir des cerises ; je lui jetai entre les dents : «Salope!»
A Anvers, mon père nous attendait sur le quai. Cette ville, très morte à cette époque, me déplut. Le flamand qu'on parlait autour de moi me semblait ce que j'avais, de ma vie, entendu de plus grossier. Une dame bien mise disait à un enfant : «Marche, marche, ou je te donne sur ton cul.» Je vis de grandes fillettes s'accroupir, en se découvrant plus haut qu'il n'était nécessaire, sans la moindre retenue. Ah! si c'était là le Belge! Je demandai où se trouvaient les canaux. Je ne me figurais pas de ville sans canaux.
— Il n'y en a, dit mon père, que dans le quartier des prostituées, et encore!
Pas de canaux! Je pris tout en aversion dans cette ville.
Nous mîmes nos frusques sur une charrette à bras, que Hein et moi poussâmes jusqu'au fond d'un faubourg.
Cette fois, mon père ne s'était même pas avisé de chercher une demeure quelconque. De braves cabaretiers chez qui il logeait, nous permirent de coucher dans leur grenier.
— Il n'y a que le cordonnier du premier qui y travaille, nous dit la femme. Nous mîmes de la paille par terre, et nous voilà couchés, ayant tous la migraine, à proximité de ce cordonnier, qui nous reluquait, ma sœur et moi, et qui, dès cinq heures du matin, tapait dur sur le cuir.
FABRIQUE DE CHAPEAUX
J'avais dix-sept ans. Nous habitions à Bruxelles un quartier ouvrier. Nous ne savions pas un mot de français, et même le «marollien» nous était inintelligible : cela nous empêchait tous, mon père le premier, de trouver un travail convenable.
Une jeune femme du voisinage m'emmena à la fabrique de chapeaux où elle était employée ; je fus embauchée. On me conduisit dans un grand atelier rempli de vapeur, où des femmes, presque toutes jeunes, besognaient, les manches retroussées, devant de longs bacs remplis d'eau chaude, additionnée de vitriol, me dit-on. Elles s'arrêtèrent un instant pour me dévisager ; puis les têtes se penchèrent, les bras s'abattirent, et le travail reprit, fiévreux. Je trouvais très jolie, en entrant dans la salle, la buée argentée, où ces jeunes bras nus et ces chevelures de toutes nuances se démenaient dans une grande activité ; mais quand il me fallut respirer les émanations qui s'en dégageaient, cette impression presque inconsciente de beauté se dissipa bientôt.