Pendant quinze jours, Naatje et Keesje nous amusèrent le soir des histoires de la vieille dame et de son jeune mari ; mais l'inflammation de leurs beaux yeux devenait si grave que nous eûmes peur, et n'osâmes plus les laisser continuer à peler des oignons.

UNE NUIT AU PARC DE BRUXELLES

Nous habitions, au fond d'un faubourg, une maison neuve où l'eau suintait des murs ; au rez-de-chaussée, le propriétaire tenait une boutique de comestibles. Nous avions versé d'avance le premier terme, et nous prenions chez lui des vivres à crédit ; mais, comme au bout d'un mois nous n'avions pas de quoi payer le nouveau terme ni les denrées, la femme du propriétaire, une paysanne flamande, enceinte de six mois, montait tous les jours réclamer son argent en nous insultant. Nous ne pouvions plus ni monter ni descendre sans être interpellés. Moi surtout, j'avais le don d'exciter sa rage : elle écumait littéralement quand elle me voyait.

— Ah vous! avec vos allures de demoiselle! vous feriez mieux de payer les gens que de vous onduler les cheveux. Ah! mon Dieu, voyez donc ces cheveux : on dirait la sainte Vierge, et cependant ça ne paye personne. Un jour, je vous coifferai, moi!

Elle me terrifiait. Je faisais ce que je pouvais pour trouver de l'ouvrage, mais ignorant le français et ne sachant où m'adresser, je ne trouvais rien.

Enfin, nous devions déménager. Ma mère avait loué deux chambres à l'autre extrémité de la ville, et mon père, qui était devenu camionneur dans une messagerie, devait, en cachette de son patron, faire le déménagement entre deux courses. Il vint donc, un dimanche matin, avec le camion. Je m'étais sauvée, certaine que la propriétaire ameuterait tout le voisinage, lorsqu'elle saurait que nous quittions sans la payer et sans dire où nous allions. En effet, quand le camion partit au grand trot avec nos frusques, et ma mère et les enfants entassés dessus, cette femme enceinte s'accrocha à la voiture, et galopa durant plusieurs minutes jusqu'à ce que, exténuée, elle dut la lâcher ; elle continua néanmoins à suivre, de façon à ne pas la perdre de vue.

J'attendais l'arrivée du camion à l'Allée Verte. Ma mère me fit en passant signe de venir, mais je vis de loin accourir la femme, rouge, hagarde, haletante. J'eus le temps de me cacher derrière un arbre, car elle m'aurait écharpée, et quand elle fut passée, je me sauvai. Rejoindre ma famille, il ne fallait pas y songer pour l'instant. Je fis un long détour, et aboutis au pont de Laeken. C'était fête dans ce faubourg : il y avait une foule rigolante. Près du pont, au bord du canal, le camion était arrêté, ma mère et les enfants à côté, mon père, ivre, couché à l'intérieur. Ma mère me mit au courant : la femme les ayant rattrapés, avait prévenu les nouveaux propriétaires que nous ne payions personne, et ceux-ci avaient rendu l'argent du demi-mois de loyer donné en acompte. Et nous voilà dans la rue! Mon père, déjà pris de boisson, s'était enivré complètement, et, comme il ne rentrait pas avec la voiture, il allait sans doute perdre sa place.

La honte et l'angoisse m'affolèrent. Mon frère Hein, qui avait seize ans, se trouvait là, mortifié comme moi. Je lui dis :

— Viens, Hein, nous ne pouvons rester, comme des vagabonds, à côté de ce véhicule et de cet ivrogne. Allons-nous-en, nous trouverons bien un gîte. Je dis à ma mère de venir le lendemain, à neuf heures, dans la grande allée du Parc, et nous partîmes. Hein portait un petit complet de coutil écru, très propre ; moi, j'étais assez bien mise. Hein, qui travaillait chez un forgeron, recevait cinquante centimes pour son dimanche, et voulait, comme il faisait toujours, acheter des boules de sureau : il en avait cent pour ses cinquante centimes et en suçait toute la journée ; mais cette fois, pour ne pas rester sans manger, je lui conseillai d'acheter des petits pains, ce que nous fîmes. Comme d'habitude, je n'avais pas un sou.

Dans le peuple, les frères et sœurs se connaissent en somme peu, après les années d'enfance : les garçons vont à l'atelier, les filles travaillent de leur côté, et l'on se voit et l'on se parle rarement.