Puis je valsai vers lui. Il me prit sous les aisselles, et en sifflant dansa avec moi. Il me fit pirouetter, le bras en dessus de ma tête, me tenant par le bout des doigts. Il me lâcha, et je tournai en valsant devant lui, tandis qu’il me suivait, sifflant toujours et exécutant des pas.

Nous tourbillonnâmes ainsi jusqu’au fond de l’impasse, devant notre porte. Je levai le loquet : la chandelle était à sa fin, le feu éteint. Mère, maniant toujours Klaasje qui criait, se dressa devant nous, furieuse, clamant sa fureur, me donnant des coups de pied.

Père et moi ne disions rien, suffoqués de cette douche. Je me couchai vite sur le paillasson, à côté de nos enfants, trouvant hideux qu’on ne pût jamais s’amuser… Père ne joue presque plus jamais avec nous, et, quand il le fait, voilà… Aussitôt que je serai grande, j’irai aussi au cabaret : il y fait chaud, clair et gai, tandis qu’ici…

Mon père s’était couché très vite, et je voyais ma mère, la figure comme folle, fiévreusement vider ses poches.

— Mère, je t’en prie, laisse-moi y aller : un florin par semaine, c’est beaucoup. Je suis grande ; à l’école, on me traite comme une mendiante, parce que je ne suis pas proprement habillée. Un florin par semaine, c’est le loyer.

A part moi, je me réjouissais de pouvoir de nouveau sortir en ville, comme quand j’étais chez le pharmacien, d’entendre au loin les orgues de Barbarie, de sentir le vent jouer dans mes cheveux et de tout faire comme les grands, pendant que les autres, les petits, étaient à l’école, où l’on mourait de soif et où l’on ne pouvait même pas sortir quand on levait le doigt… Ah ! cette fois-ci, je me promettais bien de ne pas devoir retourner à l’école… Mais je ne disais rien de tout cela à ma mère. Je fis tant et tant qu’elle consentit à me laisser entrer comme trottin chez une modiste.

J’y allai un lundi matin. La modiste me jaugea froidement.

— Tu n’as pas de chapeau ? Et rien au cou ?… Encore s’il était lavé…

On me donna un gros paquet de briques de savon à porter de l’autre côté de la ville. Je fus déçue. Ce ne sont pas des chapeaux, me disais-je. Rien qu’à l’idée de porter des chapeaux chez des dames, il me semblait les avoir sur la tête. J’en frémissais d’aise.

En rentrant, on me remit une caisse de bois remplie de chapeaux et une demi-douzaine d’adresses et de factures acquittées. Je devais aller aux quatre coins de la ville. La caisse était très lourde, elle pendait à mon bras gauche, que je soutenais de la main droite, et, le corps penché de côté et en avant, je me mis en route, la caisse frottant ma hanche. Chaque fois que j’ouvrais la boîte et que je voyais les chapeaux avec les nœuds, les plumes, les fleurs, j’étais en admiration et j’enlevais avec précaution et respect celui que je devais remettre.