C’était vers Pâques. Je livrais des chapeaux jusqu’à une heure du matin. Pour les pourboires, il y avait des hauts et des bas. Où je n’en reçus jamais, c’est sur les grands canaux, et bientôt je traitai ces clients, à part moi, de riches sans cœur.
Cependant je vis un jour, au fond d’un couloir, une dame qui rendait la facture au domestique et lui donnait quelque chose en disant : « Pour la petite ! » puis rentrait dans une chambre. Le larbin glissa la pièce en poche.
— On ira payer, fit-il.
Je sortis, mais, dès qu’il eut fermé la porte, je l’appelai « charogne » et « presseur d’éponges ».
Bientôt j’eus les deux hanches écorchées et les pieds pleins de cloches. Les chapeaux ne me disaient plus rien : ces sales objets pour les riches étaient la cause de mon mal.
La maison de mes patrons allait de la Damstraat jusqu’à une ruelle parallèle : elle était donc très profonde. Devant, au-dessus du magasin, il y avait un grand salon à trois fenêtres sur la rue, et une chambre à coucher éclairée seulement par des portes vitrées : cet appartement était loué à un étudiant. Dans le long corridor obscur donnait encore une chambre à coucher, tout à fait sans fenêtres, où un autre étudiant, qui l’habitait, devait toujours avoir une lampe allumée. Derrière, une grande chambre à deux fenêtres, très sombre, sur la ruelle, occupée par un Juif, employé de banque.
Le matin, je devais aider Corry, la servante, à monter les déjeuners. J’avais horreur d’entrer dans ces chambres closes, où régnait une odeur de pipe et de je ne sais quoi qui me prenait à la gorge.
— Mais, mais, Keetje, les odeurs ?… je crois que les langes de vos enfants avaient un autre bouquet.
— Cela ne me donnait tout de même pas des nausées.
— Eh bien, va-t’en vite !