— Il n’y a plus de lait… non, depuis que tu es ici, les messieurs boivent tout. Allons, aide-moi à peler les pommes de terre.
Je m’assis dans un coin de la cuisine, le panier de pommes de terre sur les genoux. Corry, la cornette de travers, bousculait tout dans la cuisine obscure donnant sur la ruelle. Son alcôve s’y trouvait : les battants ouverts, le lit pas refait, les eaux pas vidées. Corry avait tant de besogne le matin qu’elle ne trouvait pas le temps de mettre cela en ordre avant le dîner de midi.
Il faisait une chaleur atroce dans cette cuisine. Le patron, chapelier de son métier, y préparait les pailles, mouillées sur les formes de bois, et, avec les fers chauds, donnait le modèle qu’il fallait. En manches de chemise, il suait de grosses gouttes. Il était très réservé quand nous étions plusieurs. Ce n’est que lorsque je nettoyais des carottes ou des navets et que j’en mangeais, qu’il se retournait vers moi en me demandant si je n’en laisserais pas un peu pour eux. « Que tu manges les pelures des poires et des pommes, cela m’est égal, mais les carottes et les navets, je les aime aussi. »
— Keeeee ! Keeeee ! vite, prends les caisses et file.
J’en avais pour trois heures, sans pouvoir songer à aller manger. En rentrant, au lieu de me laisser retourner chez nous, on me donnait une tranche de pain avec du beurre ranci par la chaleur, et il fallait repartir. Eh bien, jamais je ne dépensais mes pourboires : mon orgueil était de les donner intégralement. J’en avais bien pour un florin par semaine et, avec un florin que je gagnais, ça en faisait deux à rapporter. Mina en crevait de dépit et n’osait plus me frapper sur le dos jusqu’à me faire tousser.
Je voudrais savoir, Wouter, si tu es blond — nous sommes tous blonds chez nous — et si tu as des yeux bleus : nous avons tous des yeux bleus. Père est Frison ; là-bas les yeux sont bleus comme le ciel. Je suis beaucoup plus à l’aise avec les gens qui sont blonds et qui ont des yeux bleus. Je crois qu’ils sont comme moi, et qu’ils aiment et détestent ce que j’aime et déteste.
Puis, es-tu grand ou petit ? Père est grand et mince et peut sauter à pieds joints sur la table quand il se trouve devant. Je voudrais beaucoup que tu ne sois pas petit et gras. Ah non, ah non ! Nous sommes tous comme sur des échasses et montons les escaliers quatre à quatre… Peut-être que cela vient aussi de ne pas trop manger… Quand Mina a un service où elle mange beaucoup, elle devient plus grosse et plus mauvaise, et ses poings s’abattent sur nous plus brutalement. Nous avons des voisins diamantaires : ils sont dix fois plus insolents que les autres, et osent tout, et ont moins pitié, quand nos enfants crient de faim et de froid, que ceux qui ont quelquefois faim et froid eux-mêmes.
Oui, si tu as des yeux bleus, alors de loin, en venant vers toi, je verrai déjà ce que tu penses de moi ou ce que tu vas me dire. Avec père, je peux causer sans parler ; avec mère, moins, ses yeux sont bruns ; et père également me comprend et me répond quand je lève le regard vers lui. Ainsi il y a moyen de tout se dire sans que personne s’en aperçoive. J’adore cela. Si, devant ta mère et ton frère Stoffel, je puis te parler ainsi, ce sera bien, car, si je dois parler haut, ils ne m’aimeront pas et ils sentiront bien que, de vous tous, je t’aime toi seul. Que ce sera délicieux, Wouter, quand, toi et moi, nous sentirons de même l’impression que nous font les gens et les choses ! Ah ! que je t’attends, que je voudrais que tu viennes !
Quand je me promène avec Mina et que je dévisage tout d’un coup un jeune homme pour voir si c’est toi, elle me dit : « Créature enfantine, pense plutôt à te moucher qu’à regarder les garçons ; du reste aucun homme ne voudra jamais de pareille sauterelle ! » Cette menteuse ! Je suis sûre que tu me voudras tout de suite et que tu regardes, comme moi, autour de toi, si je n’arrive pas…
Je devais accompagner la première dans un pensionnat de jeunes filles, pour faire choisir des chapeaux. Elle me fit marcher à cinq pas derrière elle, les deux caisses me frottant jusqu’au sang. Elle était habillée d’une robe grise garnie de biais bleus, à petite tunique entourée d’un volant, arrondie devant et relevée en un grand pouff derrière ; la robe, très courte, laissait voir des bottines à lacets, en lasting mordoré, à bouts carrés et à hauts talons, très usagées. Elle avait des sourcils jaunes, des yeux verts à longs cils blancs ; une haute coiffure blond maïs, à frange sur le front et accroche-cœur près de l’oreille, surmontée d’un chapeau gris dit « Pamela », garni de rubans bleus et roses ; des gants de fil très sales et usés, à trous ; une toute petite ombrelle de coton blanc, à haute canne. Elle marchait devant moi, le corps jeté en avant, à cause de ses hauts talons, raide et importante. Les messieurs lui souriaient beaucoup.