Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes au Nieuwe Markt, qui était très loin de chez nous. Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup au milieu de la foule ; que, devant les baraques, des dames, en costumes d’ange, étaient assises sur des chevaux harnachés de soie brodée ; qu’un homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une voix de scie ; que les carrousels, tout enguirlandés d’étoffes à fleurs, tournaient, pendant que des hommes et des femmes, se tenant par les mains, dansaient et chantaient devant l’orgue, d’où la musique sortait par des trompettes : « Plus haute, ta jambe, ce n’est pas une meule… »

Des théories de servantes, le chapeau sur la cornette et le châle tordu autour des épaules, donnaient le bras à des ouvriers, et chantaient et tapaient des pieds en cadence :

« Hosse. Hosse, Hosse… »

Ma mère, affolée, me poussa rudement en avant.

— Viens donc, méchante gamine, tu nous ferais piétiner.

Je fus si humiliée que je lâchai la main de Hein et m’enfuis par un canal. Tout d’un coup, je m’effrayai de me sentir seule, et je ne savais pas le chemin vers chez nous : je le demandai à un homme.

— Continue par le canal, tu arriveras à l’Amstel. Puis tu tourneras à gauche, et tu trouveras bien ta rue.

En effet, une fois sur l’Amstel, je me reconnus.

De notre petit perron, je poussai l’imposte, tirai le verrou et entrai dans notre cave. En la voyant vide, sans aucun de nos enfants, j’eus peur et un si gros chagrin de ce que j’avais fait que je me jetai par terre, pleurant et appelant éperdument ma mère.

— Mère chérie, où es-tu maintenant ? Mère chérie, reviens, je ne le ferai plus jamais. Mère à moi, que j’aime au-dessus de tout, reviens. Je suis ta petite fille, je t’appelle. Tu ne reviendras sans doute jamais, ni Hein, ni Naatje. Mère, où es-tu ? Mère, reviens ! J’en veux mourir, si tu ne reviens pas.