Je fus réveillée par le bruit que fit au matin mon père : le dos plié pour ne pas se cogner la tête aux poutres du plafond, il s’occupait de placer des blocs de bois et d’y poser des planches pour pouvoir circuler dans notre cave, où l’eau était montée jusqu’au-dessus de la plinthe.
A notre lever, la rue était en effervescence, l’inondation avait envahi tous les sous-sols, et, bien qu’on y fût habitué, c’était partout un va-et-vient continuel, pour voir la hauteur de l’eau et comment l’on s’était garé.
Ma mère, très excitée, lâcha tout : elle ne nous envoya pas à l’école et ne fit pas à dîner. Mina et moi la suivîmes dans les caves, mais bientôt elle me renvoya à la maison pour surveiller les enfants.
Nous jouâmes à patauger dans l’eau. Puis Hein noua une ficelle à un bâton, y attacha un crochet fait d’une épingle à cheveux, et, installé sur une chaise, il pêcha dans l’eau bourbeuse. Dirk se traînait sur son derrière le long des planches et tenait, dans ses mains bleuies de froid, un nid avec des souris mortes que l’eau avait chassées de dessous l’armoire. Naatje hurlait dans sa chaise.
Dirk trouva encore un rat à moitié mort, et, se traînant toujours le long des planches, il nous montra avec joie la bête qui respirait encore. Mais il glissa dans l’eau ; je ne pus l’en retirer, il était trop lourd… Alors je partis à la recherche de ma mère, qui se dandinait de cave en cave, buvant du café partout, et ne rentra qu’à regret pour tirer Dirk de sa position.
Lui et Hein commençaient à grelotter. Ma mère les mit au lit ; ils se roulèrent en boule, bleus de la fièvre qui les envahissait. Je me mis à pleurer : la fièvre me tourmentait également. Ma mère me coucha à côté d’eux, nous couvrit de hardes, et, tous les trois, serrés l’un contre l’autre, nos dents s’entrechoquant, de grands frissons nous secouaient, accompagnés de grouillements, comme si des fourmis parcouraient nos veines. Ainsi nous attendîmes l’accès chaud, qui se déclara seulement l’après-midi.
Nous passâmes alors lentement du bleu au rose, puis au rouge feu ; nous rejetions nos couvertures ; nous battions des bras autour de nous ; nous nous reculions l’un de l’autre et écartions les jambes, cherchant de la fraîcheur, pendant qu’une soif intense nous desséchait… Ma mère, une chandelle dans une main pour éclairer l’alcôve obscure, de l’autre main nous donnait de l’eau à boire, afin de nous soulager.
Vers le soir, la fièvre nous quitta. Nous n’étions plus que trois loques, et ma mère n’eut qu’une petite tartine de pain noir à nous donner pour refaire nos forces.
Depuis lors, la fièvre intermittente nous tortura pendant des années.
Notre petit chien avait disparu ; nous supposions qu’il s’était sauvé… Une odeur de pourriture, de jour en jour plus intense, envahissait la cave ; mes parents croyaient que des rats morts devaient se trouver dans l’un ou l’autre coin. Quand l’eau eut disparu, ils se mirent à chercher et découvrirent, noyé sous l’alcôve, le petit chien en putréfaction.