Les nuits sont paradisiaques dans mon jardin embaumé de parfums de roses et de senteurs de pins. Dans les houx du massif, les rossignols chantent : j’ai deux concerts par soirée, un aussitôt qu’il fait noir, l’autre après une heure d’interruption, qui continue tard dans la nuit. Je suis sur une chaise longue au milieu d’une pelouse, entourée de roses ; le ciel est pur, mais les étoiles loin ; des effluves chaudes me font palpiter de bien-être. Mes hantises sont des histoires de bonheur et de beauté, et, au lieu d’être obsédée par des visions de loqueteux haves, torturés par la misère, je vois des bois aux arbres gigantesques, à feuillages étendus et savoureux, je vois des bêtes à cornes superbes dans des prairies jaspées de fleurs, et des paysans fauchant des blés à grains tendres et doubles.
Et les matins… Quelle gloire de lumière s’étend sur ces bruyères, sous la rosée !… Et dans mon jardin, les abeilles sur les fleurs bourdonnent, et des contes de fées chuchotent à mes oreilles !
… Je voudrais vivre ici, vieille, très vieille… Cela existe donc tout de même, le bonheur… Je ne suis plus jamais triste… Je vois bien encore de temps en temps un bambin qui joue sur le gazon, mais l’image sourit et rejoint là-bas une autre image d’homme — il a sa redingote de toujours. Ils me sourient tous les deux, avec une expression d’infinie douceur sur le visage, et me font le geste de ne pas me lever, de jouir, jouir de la joie qui m’environne…