Ah ! mais, attendez ! Si Eitel ose encore me manquer !… Et même André, consentirait-il à ce partage si je possédais de l’argent ?… Lui en a cependant… Voilà ! qu’est-ce que c’est que tout cela ?… moi, je ne le partagerais avec personne.
J’étais crispée, de me rendre ainsi compte de tout et de me torturer. Je croyais à une anomalie de mon esprit, car je voyais autour de moi hommes et femmes se mouvoir, avec aisance et agrément, dans les situations les plus équivoques…
Je voulus en avoir le cœur net et savoir ce qu’une autre femme, en chair et en os, pensait. Je pris avec moi Crime et Châtiment, chez une demoiselle où j’allais poser et qui m’aimait beaucoup, disait-elle. Elle avait trente ans, et appartenait à la bonne bourgeoisie ; elle avait des frères et sœurs plus jeunes qu’elle, dont elle me parlait avec amour. Je lui lus les passages se rapportant à la prostitution de Sonia.
— Qu’auriez-vous fait, mademoiselle ?
— Oh ! je ne me serais pas dégradée ainsi.
— Mais qu’auriez-vous fait ? Vous n’auriez cependant pas laissé mourir de faim vos petits frères et sœurs…
— J’aurais travaillé.
— Mais si vous n’aviez pas connu de travail assez lucratif ? Le travail d’une pauvre fille n’est pas suffisamment payé : pas moyen de nourrir sept à huit personnes…
— Alors comme alors, mon honneur avant tout !
— Vous ne pourriez cependant pas les laisser mourir de faim, si vous possédiez n’importe quel moyen de salut.