LE CID.
Sire ce fut ce coup qui fit tomber Cordoüe,
Je veis par cet effort son orgueil abatu
[Montrant Cheriffe.]
Ce Guerrier par sa cheute opprima sa vertu,
Et cet objet divin par son intelligence
Me la fit emporter presque sans resistance,
CELIMANT.
Oüy grand Prince il est vray, par un noir attentat
Ce monstre de nature a trahy mon Estat,
Vous possedez mes biens mon Sceptre & ma personne,
Mais regardez un peu celle qui vous les donne,
Voyez de quelle main vous prenez ces presens
Et quelle main m'a mis en des fers si pesans,
[Montrant Cheriffe.]
Grand Roy vous cognoistrez aux traits de ce visage
Que c'est ma propre soeur qui m'a faict cet outrage:
Ma soeur! il ne se peut, c'est plutost un demon
Qui pour mieux me trahir s'est servy de ce nom.
CHERIFFE.
Cruel ne me fay pas un reproche si lasche
Ce nom est de mes jours la plus honteuse tache,
Et je trouve mon sort rigoureux en ce point
Que m'ostant de tes fers, il ne me l'oste point
Mais toy qui faits icy le vaillant & le brave:
M'as-tu traittée en soeur! non: j'estois ton esclave,
Au moins n'ay-je pas eu de meilleur traictement,
Et cette qualité m'a manqué seulement.
Sire ne croyez pas qu'une jeune imprudence
Ayt porté mon esprit à cette intelligence,
Ou que ce que j'ay fait soit une trahison
Vous livrant ce cruel je rompois ma prison
Je me tirois des fers où sa rage excessive
Tenoit honteusement ma liberté captive
Où malgré tout respect sa lasche intention
Me destinoit l'object de mon aversion
Et je voyois desja le moment de ma perte
Lors que l'occasion a mes voeux s'est offerte,
Qui repoussant les traicts & leur injuste effort
[Montrant le prince de Tolede.]
A fait en mesme temps leur naufrage & mon port
Ouy, Sire, quand je veis que ce superbe Prince
Estoit pour m'enlever sorty de sa province
Et qu'avec cet amas d'armes & de guerriers
Il songeoit à ce rapt plustost qu'à des lauriers
Je creus que je pouvois mesme avecque justice
A cette violence opposer l'artifice,
Trahir ses partizans, & qu'il m'estoit permis
De chercher un azile entre leurs ennemis
Je formai ce dessein mais ce coup d'importance
M'arresta quelque temps, & me tint en balance,
Jusqu'à ce que ce rare & glorieux objet
M'eust obligée en fin d'achever ce projet.
CHYMENE.
Il n'en faut plus douter, le perfide l'adore,
Quoy je voy ma rivale, & je respire encore?
Puis-je bien sans mourir endurer cét affront?
LE ROY.
Quand l'esprit est ardent & le courage prompt
Un dessein n'a jamais de malheureuse suitte,
Mais l'affaire qui traine est à demy destruite.