LE ROY.
Madame il n'est plus temps de faire l'inhumaine,
Vos froideurs desormais ne sont plus de saison,
Rodrigue en ma faveur a rompu sa prison,
Et s'il a quelques droits dessus vostre personne,
Son amour me les cede, & me les abandonne:
Enfin vostre rigueur n'a rien à m'opposer,
Il vous oste l'espoir qui m'a fait mespriser,
Et la loi qui le met sous un autre Hymenée,
Vous absout de la foy que vous avez donnée.
CHYMENE.
Sire, Rodrigue est libre, il peut m'abandonner,
Aussi bien n'ay-je point de sceptres à luy donner:
Mais je ne pense pas que je sois de naissance
A relever des loix d'une telle puissance:
Je ne suis pas esclave, & mes affections
Ne font point par ses yeux mes inclinations,
Puisque sans les grandeurs on ne lui sçauroit plaire,
Un object plus charmant le pourra satisfaire,
Et certes mon esprit ne sera point jaloux
Qu'amour blesse son ame avec des traits plus doux,
Pourveu que le Tyran qui va finir ses peines
Ne remette mon coeur en de nouvelles chaisnes,
Et que ce grand bon-heur ne soit pas achepté
Au prix de mon honneur ou de ma liberté.
LE CID.
Madame jugez mieux d'un objet qui vous aime,
Pour mieux vous obliger, je me nuis à moy-mesme,
Et c'est pour vous donner un absolu pouvoir,
Que mon affection cede aux loix du devoir.
Si lors que je vous vois offrir une couronne,
J'empeschois le bon-heur que le destin vous donne,
Par mon affection je croirois vous trahir,
Et loing de vous aimer ce seroit vous haïr.
CHYMENE.
Ce pretexte est fort beau, Rodrigue, si Chimene
Estoit ainsi que vous d'une humeur plus hautaine:
Mais que mon interest ne vous destourne pas,
Montez dessus le trône, & goustez ses appas,
Au lieu d'estre blamé d'avoir fait ce beau change,
Vous serez sans regret, & non pas sans loüange,
Vous me verrés moi-mesme approuver vôtre choix.
Et je respecteray le pouvoir de vos loix.
L'INFANTE.
Ah, Dieux que ce debat rend mon ame incertaine,
Il est tousjours Rodrigue, elle tousjours Chymene,
Et je voy quoy qu'amour m'oblige d'esperer,
Que la mort seulement les pourra separer.