He bien cher Celimant ne puis-je pas sans blâme
Estouffer dans mon sein cette honteuse flame:
Dont j'ay long-temps bruslé pour ce perfide coeur,
Voy comme apres un Cid Don Sanche en est vainqueur,
Comme au mespris d'un Prince un sujet la possede,
Et comme à ses desirs aisément elle cedde:
Apres ce traittement & cette lascheté,
Pourrois-je encor aymer cette ingratte beauté.
Non je ne puis souffrir un mespris si visible,
Et si je le souffrois je serois insensible.
Choisissons donc mon coeur des fers plus glorieux,
Et quittons pour jamais cet objet odieux.

CELIMANT.

Quoy Monsieur pouviez vous esperer autre chose
D'un coeur qui de nos maux est la source & la cause:
Apres sa perfidie & cette trahison,
Qui n'a pas espargné son sang ny sa maison.
Apres avoir trahy son frere & sa patrie,
Pour aymer un Rodrigue avec idolatrie:
Croyez vous qu'elle deust vous traitter autrement,
Ah! Monsieur usez mieux de vostre jugement:
Et s'il vous reste encor de cette indigne flame,
Quelque ressentiment, chassez le de vostre ame:
Cheriffe ne sçauroit estre reduite au point
D'aymer une vertu qu'elle ne cognoit point:
Estouffez estouffez cette amour importune,
Cette conformité d'humeur & de fortune:
Qui me fait ressentir toutes vos passions
Ne peut que trop lier nos inclinations:
Sans qu'il nous soit besoin pour nostre bien-veillance,
De cette malheureuse & funeste alliance.

SPHERANTE.

Genereux Celimant je vous puis asseurer
Qu'elle nous unit mieux nous croyant separer:
Et je trouve en la soeur ma perte bien legere,
Pourveu que mon bon-heur me conserve le frere:
Ouy je lys sur ce front adorable et charmant
Que Spherante est tousjours aymé de Celimant.
Et quoy que nous soyons heureux ou miserables,
Que tousjours nos destins seront inseparables.
C'est ce que je vous jure & que je vous promets
Et ce noble serment ne se rompra jamais.
Je sçay bien qu'à present mon pere dans Tolede,
Prepare à nos malheurs un utile remede:
Si l'on peut sans blesser les loix de l'equité,
Nommer icy malheur nostre captivité.
Mais je veux en tous lieux suivre vostre fortune,
Si j'ay la liberté qu'elle vous soit commune:
Ou si l'on vous prepare un pire traittement,
Que mon sort soit pareil au sort de Celimant.
Apres ce grand duel à mon coeur si sensible,
Où ma valeur perdit le tiltre d'invincible:
Le Cid pour temoigner sa generosité,
Malgré ses interests m'offrit la liberté:
Mais je la refusay pour servir cette ingratte,
Dont le crime aujourd'huy si vivement esclatte:
Ne sçachant pas encor que la legereté,
Eut porté son esprit à cette lascheté.
Maintenant que sa faute a merité ma haine,
Par un juste dépit j'ay rompu ceste chaine,
Mais depuis cét effort je me sens retenu,
D'un lien Celimant qui ne t'est pas congneu:
En de si nobles fers mon ame est asservie,
Qu'en quittant ma prison je veux quitter la vie,
Loin de la souhaitter je crains ma liberté.

CELIMANT.

Sans doute c'est l'amour qui vous tient arresté.

SPHERANTE.

Ouy j'ayme Celimant une beauté si rare,
Que les traits de ses yeux toucheroient un barbare.
Mais

CELIMANT.