EUPHEMIEN.

Quelle est donc ta demande,
Parle, mais si tu veux appaiser mes soucis,
Dis moy ce que tu sçais de mon cher Alexis.

ALEXIS.

C'est du Ciel, non de moy que vous devez attendre
Les effects d'un desir si charmant & si tendre.
Cependant en son nom j'implore à vos genoux
La grace & la faveur que j'espere de vous.
Vostre maison, Seigneur, fut tousjours opportune
À tous les malheureux qu'outrage la fortune,
Et je dévray beaucoup à vos rares bontez
Si sensible à l'excez de mes calamitez,
Vous daignez m'accorder quelque demeure obscure
Où je puisse obeïr aux loix de la nature
Soulager mes ennuis & par vostre secours
Attendre que le Ciel dispose de mes jours.

EUPHEMIEN.

Ouy, va, ma volonté s'accorde à ta demande,
Araspe ayez en soing, je vous le recommande.

SCENE IV.

OLYMPIE, dans un cabinet où il y doit avoir une carte du monde.

Helas, en quel estat m'a reduit mon amour?
Je souffre également, & la nuict & le jour,
J'ouvre & je ferme en vain ma mourante paupiere,
Si l'une est sans repos, l'autre a peu de lumiere,
Et mes yeux alterez du cours de mes malheurs
Ne semblent plus ouvers qu'à l'usage des pleurs,
J'ay beau pour me tirer de mon inquietude,
Fuir le monde & le bruit, chercher la solitude,
L'ennuy qui me travaille & me suit en tous lieux,
N'abandonne jamais, ny mon coeur, ny mes yeux.
Tantost pour adoucir la rigueur de ma peine,
J'exhale mes souspirs aux bords d'une fontaine,
Et là loing d'appaiser l'excez de mon tourment
Mes larmes & ses eaux coulent confusément,
Je contemple tantost les plus aimables choses;
Je voy naistre les lys, je voy fleurir les rozes,
Mais toutes ces beautez où paroit tant d'appas,
Contentent tout le monde & ne me plaisent pas.
Quelquefois pour charmer ma douleur sans pareille
Les plus doux instrumens chatouillent mon oreille;
Mais les luts plus mignards sans la voix d'Alexis
Se treuvent impuissans à bannir mes soucis.
De luy seul aujourd'huy depend toute ma joye:
Fay donc, cher Alexis, fay que je te revoye,
Et donnes pour le moins à la compassion
Ce que ton coeur refuse à mon affection;
Voy combien ma douleur est sensible & profonde,
Mon esprit inquiet te suit par tout le monde,
Sans sçavoir en quels lieux, je m'attache à tes pas,
Et mon oeil bien souvent te cherche où tu n'es pas,
Mais n'es-tu point peut-estre en ces vastes campagnes?
Ton sejour n'est-il pas sur ces hautes montaignes?
N'es-tu pas retiré dans ce lieu que je vois,
Ne te caches-tu pas à l'ombre de ces bois?
Ah quitte ces desirs, que quelque main barbare
N'oste à cet univers ce qu'il a de plus rare,
Fuy ces tristes repairs des Lyons & des Ours
Que leur aspre fureur n'attente à tes beaux jours.
Et s'il te reste encor quelque soing d'Olympie,
N'expose pas sur mer son espoir, & ta vie.
Mais que fay-je insensée, helas dans ce tableau
Je vois tous les Climats de la terre & de l'eau,
Des villes, des châteaux, des plaines, des rivages,
Des fleuves, des estangs, des prez, des marescages.
Et je suis toutesfois malheureuse à ce poinct,
Qu'en tant de lieux divers tu ne me parois point:
Peintre trop inhumain! trop cruelle peinture!
Helas, pourquoy faut-il qu'en toute la nature
Que vous me faictes voir en vos traits racourcis,
Vous ne me montrez point le sejour d'Alexis?
Faut-il qu'il manque seul où toute chose abonde:
Imposteur, rens le moy, je te rens tout le monde,
Et comme il m'est plus cher que tout ce que je voy
Il me rendra luy seul plus contente que toy.

SCENE IV.