On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la setch; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier:

— Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton eau-de-vie aux vrais chrétiens.

Et Thomas, qui avait loeil poché, distribuait de grandes cruches aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté, comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis, pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des bruits cadencés du hoppak et du tropak[18]. Parmi tous ces Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.

— Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il fait chaud.

— C'est impossible, lui cria le Zaporogue.

— Pourquoi?

— C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte passe au cabaret.

Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on nait jamais vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le kasatchok.

— Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais mis, oui, je me serais mis à danser moi-même!

Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des hommes âgés, graves, respectés de toute la setch, qui avaient été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à chaque instant les exclamations suivantes: