— Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.

— Non, c'est assez, s'écrièrent les Zaporogues; tu ne diras rien de mieux que ce que tu as dit.

— Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le désirez. Je suis le serviteur de votre volonté. C'est une chose connue et la sainte Écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est impossible d'imaginer jamais rien de plus sensé que ce qu'a imaginé le peuple; mais voilà ce qu'il faut que je vous dise. Vous savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le plaisir que les jeunes gens se seront donné; et nos forces eussent été prêtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas dans la maison tant que le maître l'occupe; mais ils vous mordent les talons par derrière, et de façon à faire crier. Et puis, s'il faut dire la vérité, nous n'avons pas assez de canots en réserve, ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste, je suis prêt à faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de votre volonté.

Le rusé kochévoï se tut. Les groupes commencèrent à s'entretenir; les atamans des kouréni entrèrent en conseil. Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la foule, et les Cosaques se décidèrent à suivre le prudent avis de leur chef.

Quelques-uns d'entre eux passèrent aussitôt sur la rive du Dniepr, et allèrent fouiller le trésor de l'armée, là où, dans des souterrains inabordables, creusés sous l'eau et sous les joncs, se cachait l'argent de la setch, avec les canons et les armes pris à l'ennemi. D'autres s'empressèrent de visiter les canots et de les préparer pour l'expédition. En un instant, le rivage se couvrit d'une foule animée. Des charpentiers arrivaient avec leurs haches; de vieux Cosaques hâlés, aux moustaches grises, aux épaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux dans l'eau, les pantalons retroussés, et tiraient les canots avec des cordes pour les mettre à flot. D'autres traînaient des poutres sèches et des pièces de bois. Ici, l'on ajustait des planches à un canot; là, après lavoir renversé la quille en l'air, on le calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs du canot, d'après la coutume cosaque, de longues bottes de joncs, pour empêcher les vagues de la mer de submerger cette frêle embarcation. Des feux étaient allumés sur tout le rivage. On faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les anciens, les expérimentés, enseignaient aux jeunes. Des cris d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes parts. La rive entière du fleuve se mouvait et vivait.

Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'étaient des Cosaques couverts de haillons. Leurs vêtements déguenillés (plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe) montraient qu'ils venaient d'échapper à quelque grand malheur, ou qu'ils avaient bu jusqu'à leur défroque. L'un d'eux, petit, trapu, et qui pouvait avoir cinquante ans, se détacha de la foule, et vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait des gestes plus énergiques que tous les autres; mais le bruit des travailleurs à l'oeuvre empêchait d'entendre ses paroles.

— Qu'est-ce qui vous amène?» demanda enfin le kochévoï, quand le bac toucha la rive.

Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessèrent le bruit, et regardèrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs haches ou leurs rabots.

— Un malheur, répondit le petit Cosaque de l'avant.

— Quel malheur?