— Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
— Non, je le jure sur la Sainte Croix.
— En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place où croissent des joncs.
— Et ce passage aboutit dans la ville?
— Tout droit au monastère.
— Allons, allons sur-le-champ.
— Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de pain.
— Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je reviens à l'instant.
Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions de son kourèn. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux. Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme; mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint alors que, la veille, le kochévoï avait reproché aux cuisiniers de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à son père, et alla trouver le cuisinier de son kourèn, qui dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides lune et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout ce gruau, car son kourèn comptait moins d'hommes que les autres. Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire? Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot, mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui- même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux: