À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler, quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et lui dit avec inquiétude:
— Et ma mère? lui as-tu porté du pain?
— Elle dort.
— Et à mon père?
— Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier le chevalier.
Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et, la saisissant par le bras:
— Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.
— Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au monde; je courrai tobéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux, je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi. Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela, je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir! Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la setch, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.
Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte. Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères, ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés, vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti la piqûre d'une bête venimeuse.