Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de joie.

— Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine, et des Zaporogues prisonniers.

Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.

Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque. Il ne verra plus ni la setch, ni les villages de ses pères, ni le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!

CHAPITRE VII

Le tabor des Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement. D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut plus tard qu'on s'aperçut que tout le kourèn de Peréiaslav, placé devant une des portes de la ville, était resté la veille ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière, sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que les kouréni voisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés qui se jetaient sur eux en désordre. Le kochevoï fit rassembler l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à la main, eurent fait silence, il leur dit:

— Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit; voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y fassiez attention.

Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils étaient coupables. Le seul ataman du kourèn de Nésamaïko[31], Koukoubenko, éleva la voix.

— Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la loi qu'on puisse faire quelque observation quand le kochevoï parle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église. Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs talons à la maison.

Le discours du kourennoï plut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de satisfaction, en disant: