À l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les centeniers de son polk[6] qui n'étaient pas absents; et quand deux d'entre eux se furent rendus à son invitation, avec le ïésaoul[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur présenta ses fils en disant:

— Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientôt à la setch.

Les visiteurs félicitèrent et Boulba et les deux jeunes gens, en leur assurant qu'ils feraient fort bien, et quil n'y avait pas de meilleure école pour la jeunesse que le zaporojié.

— Allons, seigneurs et frères, dit Tarass, asseyez-vous chacun où il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre d'eau-de-vie. Que Dieu nous bénisse! À votre santé, mes fils! À la tienne, Ostap (Eustache)! À la tienne, Andry (André)! Dieu veuille que vous ayez toujours de bonnes chances à la guerre, que vous battiez les païens et les Tatars! et si les Polonais commencent quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi! Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots étaient ces Latins! ils ne savaient même pas qu'il y eût de l'eau-de-vie au monde. Comment donc s'appelait celui qui a écrit des vers latins? Je ne suis pas trop savant; j'ai oublié son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?

— Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aîné, Ostap; c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien savoir.

— Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas même donné à flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils, qu'on vous a vertement étrillés, avec des balais de bouleau, le dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut- être, parce que vous étiez devenus grands garçons et sages, vous rossait-on à coups de fouet, non les samedis seulement, mais encore les mercredis et les jeudis.

— Il n'y a rien à se rappeler de ce qui s'est fait, père, répondit Ostap; ce qui est passé est passé.

— Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.

— Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parlé. Puisque c'est comme ça, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je à attendre ici? Que je devienne un planteur de blé noir, un homme de ménage, un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre! j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.

Et le vieux Boulba, s'échauffant peu à peu, finit par se fâcher tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une attitude impérieuse.