Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par kourèn, le kochévoï passa entre les rangs, et dit:
— Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de l'autre?
— Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.
— Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez à votre ataman, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
Et tous les Cosaques, autant quil y en avait, s'embrassèrent réciproquement, ce furent les deux atamans qui commencèrent; après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:
— Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?
Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils allèrent dîner, groupés par kouréni. Après dîner, tous ceux qui devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu, ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes, après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée qui criait sur l'essieu.
Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue; et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent, à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs têtes turbulentes.
Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en silence à les éveiller tout à coup par le hourra du Cosaque, pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux humbles rivières. Quand lorage éclate, elle devient tonnerre et rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.
Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité, chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du polkovnik, les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres, les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et descendirent les outres et les barils.