On la voyait à la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les restes de ses glacis déchirés et de ses murailles détruites. Le sommet du roc était tout jonché de pierres, de briques, de débris, toujours prêts à se détacher et à voler dans l'abîme. Ce fut là que l'hetman de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux côtés qui donnaient accès sur la plaine. Pendant quatre jours, les Cosaques luttèrent et se défendirent à coups de briques et de pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par s'épuiser, et Tarass résolut de se frayer un chemin à travers les rangs ennemis. Déjà ses Cosaques s'étaient ouvert un passage, et peut-être leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvés encore une fois, quand tout à coup Tarass s'arrêta au milieu de sa course.
— Halte! s'écria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne veux pas que ma pipe même tombe aux mains des Polonais détestés.
Et le vieux polkovnik se pencha pour chercher dans l'herbe sa pipe et sa bourse à tabac, ses deux inséparables compagnons, sur mer et sur terre, dans les combats et à la maison. Pendant ce temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes épaules. Il essaye de se dégager; mais les heiduques qui l'avaient saisi ne roulèrent plus à terre, comme autrefois.
— Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amèrement; et le vieux
Cosaque pleura.
Mais ce n'était pas à la vieillesse qu'était la faute; la force avait vaincu la force. Près de trente hommes s'étaient suspendus à ses pieds, à ses bras.
— Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus qu'à trouver la manière de lui faire honneur, à ce chien.
Et on le condamna, du consentement de l'hetman, à être brûlé vif en présence de tout le corps d'armée. Il y avait près de là un arbre nu dont le sommet avait été brisé par la foudre. On attacha Tarass avec des chaînes en fer au tronc de l'arbre; puis on lui cloua les mains, après l'avoir hissé aussi haut que possible, afin que le Cosaque fût vu de loin et de partout; puis, approchant des branches, les Polonais se mirent à dresser un bûcher au pied de l'arbre. Mais ce n'était pas le bûcher que contemplait Tarass; ce n'était pas aux flammes qui allaient le dévorer que songeait son âme intrépide. Il regardait, l'infortuné, du côté où combattaient ses Cosaques. De la hauteur où il était placé, il voyait tout comme sur la paume de la main.
— Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne qui est derrière le bois; là, ils ne vous atteindront pas!
Mais le vent emporta ses paroles.
— Ils vont périr, ils vont périr pour rien! s'écriait-il avec désespoir.