Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres, afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent alors vœu de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils étaient rois.
Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de 109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans.
Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople, par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163, l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan, les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le vénérable et mystérieux nom de Théophanie qui signifie apparition divine. Les Orientaux appellent encore cette solennité les Saintes Lumières, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les Pères: illumination, et ceux qui l'ont reçu: illuminés.
La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de solennité.
On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant
Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots:
«Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la
fève.»
À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois, les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle. En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur.
Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par la piété naïve des âges de foi, a survécu.—«Pour honorer la royauté des Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête de l'Épiphanie. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts, celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des cœurs.
Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot, c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont».
Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi, et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs, sauf le cri de: le Roi boit, poussé simultanément chaque fois qu'il portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives, ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la crèche.
Au siècle suivant, au lieu d'un Roi, on créait à la Cour de France une Reine, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe. L'Estoile, dans son Journal de Henri III, raconte le fait avec une naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages, apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.