Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains.

«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute.

—Ah! même la musique de danse…

—Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer. «Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale; trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a poussé à la porte.

Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait encore frémissant.»

Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde d'insister davantage.

Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée.

Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M. Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse, était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur qui passait régulièrement tous les trois mois.

Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.

Mon père rencontra M. Benoit le lendemain…