De temps en temps, nous nous trouvions en face de petits ponts ou plutôt d’une simple planche jetée en travers sur une cascade mugissante qui dégringolait dans l’abîme, et il fallait passer là-dessus. Fort heureusement, les chevaux ne sont pas sujets au vertige, c’est égal, je faisais un ouf! de satisfaction lorsque nous étions de l’autre côté.
Il paraît qu’il y a en Suisse pas mal de chemins taillés dans le chaos et surplombant des ravins sans fond, qu’on appelle «le mauvais pas.» Quelle plaisanterie! ce mauvais pas ne vous donne qu’une image bien imparfaite de la réalité. On pense qu’il s’agit seulement de franchir un passage dangereux de quelques mètres. Ah bien oui! il y a de ces mauvais pas là qui durent trois et quatre kilomètres, et il faut continuer de marcher en avant, on n’aurait même pas la place de se retourner.
Vraiment, c’est défier la Providence que de jouer ainsi avec le danger, de se lancer dans des lieux inaccessibles, uniquement par curiosité, pour se donner le plaisir de se promener, ou la gloriole de raconter ses hauts faits, et l’on prend un air modeste, pour terminer par cette petite phrase suggestive: «J’ai eu la témérité d’arpenter ces mers de glace, de traverser des gouffres vertigineux, de côtoyer ces chutes assourdissantes,» à quoi les amis ébahis répondent: «Vous êtes bien heureux d’avoir vu de si belles choses, tout le monde ne peut pas en dire autant,» et l’on vous complimente sur votre courage, votre sang-froid et votre énergie.
La route d’Interlaken à Grinderwald, village de l’Oberland, ne m’a guère paru agréable non plus, malgré son cadre grandiose. Impossible d’admirer les beautés de la nature quand on a peur.
Jusqu’ici je ne connaissais que les craintes émotionnantes sans doute, que peuvent vous causer chemin de fer et bateaux à vapeur, mais cette fois le trajet a été pour moi un véritable cauchemar.
Notre conducteur, sans souci de mon épouvante, nous a conduites au grand trot, par un chemin bordé de précipices, enserré de tous côtés par de hautes montagnes, qui ne laissaient apercevoir qu’une petite échancrure du ciel au-dessus de nos têtes. Je ne sais comment nous avons pu arriver à Grindelwald sans accident. Nous y avons trouvé un excellent hôtel, je ne m’attendais guère à rencontrer le bien-être et la civilisation dans cet endroit perdu et presque inaccessible. Mais quel coin de la Suisse ne visite-t-on pas? et les hôtels de ce pays ne laissent rien à désirer. Cela se comprend facilement, puisque la Suisse comme l’Italie, vit en partie des étrangers. Elle les reçoit bien et le leur fait payer cher. Dame! c’est une science fort appréciable de savoir plumer les poules, pardon, je veux dire les étrangers, sans les faire crier. Comment se regimber sur le prix, quand on est si bien traité? cela arrive cependant quelquefois[3].
La race des hôteliers écorcheurs n’est pas nouvelle.
Voici à ce sujet, une petite histoire qui ne date pas d’hier cependant. Le condamné a, dit-on, vingt-quatre heures pour maudire son juge, le voyageur dont il va être question prit plus de temps pour maudire son hôtelier.
Un Anglais, voyageant en Suisse, demanda dans un hôtel un bol de bouillon qu’on lui fit payer dix francs. Quelques jours après, d’un pays éloigné, il écrivit à l’hôtelier sans affranchir sa lettre, et la poste était chère à cette époque:
«Monsieur, votre bouillon était bon, mais un peu cher.»