Les Strasbourgeois qui aimaient la France, comme des fils aiment leur mère, font mal à voir, les femmes particulièrement ont un air d’abattement qui vous va droit au cœur. On vient de me raconter une histoire qui prouve leur patriotisme. Dans la maison qui touche l’hôtel où nous sommes descendues, habite une dame veuve, que le hasard nous faisait suivre ce matin en revenant de la messe. Avant-hier, cette dame logeait chez elle trois officiers prussiens qui se plaignaient de ne pas être admis dans son salon. Hier au soir, ils reçoivent une invitation. Ils arrivent à huit heures.
Le salon était obscur; à la lueur de la lampe unique qui l’éclairait, ils entrevoient plusieurs femmes vêtues de noir et assises au fond de la pièce.
La maîtresse de la maison les voyant entrer va à eux, les amène à la première de ces dames, et la leur présentant:
«Ma fille, dit-elle; son mari a été tué pendant le siège.»
Les trois Prussiens pâlissent. Leur hôtesse les amène à la seconde dame.
«Ma sœur, qui a perdu son fils unique à Frœschwiller.»
Les Prussiens se troublent. Elle les amène à la troisième.
«Madame Spindler, dont le frère a été fusillé comme franc-tireur.»
Les trois Prussiens tressaillent. Elle les amène à la quatrième.
«Madame Brown, qui a vu sa vieille mère égorgée par les uhlans.»