Le voilà ce lac suisse, rempli de souvenirs français; c’est le lac de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens, de Mme de Staël et de lord Byron. Monabri parle de Mgr Dupanloup comme Evian parle de Montalembert, et Montrieux du père Gratry: «Grandes âmes catholiques venant sur une terre en partie protestante, attirées là sans doute par la souriante image de St-François de Sales.»

Genève est donc une ville superbe, ses habitants sont serviables et polis; voilà mon sentiment, aussi je renie ce méchant jeu de mot de l’un de ses habitants, quelque peu rageur sans doute:

«Quand je ne vois
Que Génevois
Rien de bon je ne vois.»

Je songe aussi à faire usage de mes lettres de recommandation et dans cette patrie d’adoption de Calvin, considérée autrefois comme la Rome du calvinisme, j’ai l’honneur d'être reçue par Monseigneur Mermillod, évêque auxiliaire de Genève et Lausanne et l’un de nos prélats catholiques les plus éminents. Il a des manières extrêmement paternelles et bienveillantes. C’est ainsi que je me suis toujours représenté un évêque, vrai pasteur du troupeau des âmes.

Je n’ai pas voulu quitter Genève sans faire une promenade à la belle vallée de Chamounix. Là, tous les honneurs sont pour Sa Majesté le Mont-Blanc, le sommet le plus élevé des Alpes pennines et de toute l’Europe. Il a quatre mille huit cent dix mètres au-dessus de la mer. Il faut deux jours pour le gravir, Saussure est le premier qui en ait fait l’ascension en 1787; il a eu depuis bien des imitateurs. Quant à moi, j’ai refusé énergiquement l’alpenstock, le bâton de l’ascensionniste, et je me suis contentée de saluer d’en bas et très bas le géant, sans vouloir faire avec lui plus intime connaissance. C’est aussi à distance que j’ai admiré les immenses glaciers, formés des eaux qui descendent du Mont-Blanc.

«Ces amas de blocs énormes, frangés de nappes éblouissantes, produit des brisures incessantes de la masse de neige accumulée entre les pics rocheux, premiers degrés du Mont-Blanc sont fixés autour de lui comme des sentinelles gigantesques.»

Tout cela c’est le chaos, mais d’une sublime grandeur qui saisit l’esprit. C’est également de loin que j’ai salué très respectueusement la mer de glace.

Ah! cette mer de glace, qui a près de huit kilomètres, quel effarement pour ceux qui n’ont pas le pied... montagnard et ne connaissent comme moi que le vulgaire plancher des vaches.

Cette mer de glace, c’est une frappante image de la vraie mer. Les flots de glace sont presque aussi dangereux que les flots d’eau. Les glaciers sont unis, ce sont des miroirs, mais la mer de glace est tourmentée et combien devient dangereuse la traversée de cette mer, sur la crête immobile de ces vagues d’eau pétrifiée! C’est armé d’un bâton en sapin ferré d’un crampon solide que l’on commence cette marche unique dans son genre.

On n’écoute pas assez les bons conseils des guides; quoique toujours prêts à secourir les imprudents et les inhabiles, ils ne peuvent pas tous les sauver. La témérité et la maladresse se paient parfois trop cher, il arrive bien des accidents.