Les homards sont peut-être encore plus abondants à Guernesey qu’à Jersey. On les pêche ici avec des banâtres, panier en forme de mannequin renversé. Homards et langoustes font vivre beaucoup de familles de pêcheurs, c’est leur seul métier. C’est très amusant quand la mer baisse, de voir toutes les petites barques, qui sautent sur les vagues, laitées d’écume, comme de petites mouettes s’en aller lever les banâtres ou casiers comme nous disons en France.
C’est encore avec la bonne de l’hôtel que je suis allée voir le départ de cette microscopique flotille, mais nous n’étions pas seules, elle avait son amoureux.
Me voilà arrivée à vingt-cinq ans, et je ne suis pas si avancée que Betzy qui n’en a que dix-huit. Ah! c’est ici que les jeunes filles sont heureuses! Dès quinze ou seize ans elles ont un bon ami, un sweet heart (doux cœur), qui marche avec elles suivant l’expression pittoresque du pays, c’est-à-dire qu’il se trouve à point pour les escorter dans leurs courses et promenades. Betzy appelle son amoureux Sam: tous ces amoureux là se nomment Peter, Samuel, Abraham, Jacob; à Guernesey on affectionne les noms bibliques. Il y a des jeunes filles qui avant de se marier en ont eu quatre ou cinq. On commence un flirt avec celui-ci, qu’on continue avec celui-là, ça ne tire pas à conséquence, jusqu’à ce qu’on ait enfin trouvé celui avec lequel on désire marcher toute la vie.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE IV
Victor Hugo, Madame Drouet, La température.
Victor Hugo est le héros moderne de Guernesey. On visite sa maison qui est un vrai, dois-je dire bazar ou musée, mettons les deux, puisqu’il y a de belles choses et des riens. On ne parle qu’avec enthousiasme de tous les souvenirs qu’il a laissés pendant son séjour ici, un long séjour de quinze années. Non loin de la grande vieille maison du poète on vous montre la maison modeste qu’habitait Madame Drouet, dont le nom reste attaché à celui du grand homme. Madame Drouet admirablement belle avait été actrice à Paris. Elle avait joué avec succès des rôles importants dans les pièces de Victor Hugo; une grande amitié s’établit entre eux: au moment de l’exil du poète, abandonnant la carrière théâtrale, Madame Drouet le suivit à Jersey d’abord, à Guernesey ensuite.
Victor Hugo déjeunait tous les matins chez elle, à son tour elle venait tous les soirs dîner chez lui. Madame Hugo la recevait en amie, et les plus strictes convenances ont toujours été gardées entr’eux.
Madame Drouet est morte à soixante-douze ans, encore belle et toujours charmante par son esprit. Son amitié fidèle lui fait honneur.
Le séjour de Victor Hugo à Guernesey me rappelle le passage ici d’un autre grand Français dans les conditions d’exil autrement cruelles que celles du poète:
J’ai nommé Châteaubriant.