Voici la légende de ce tilleul:
Un jeune guerrier apportait à Fribourg la grande nouvelle de la victoire remportée à Morat sur Charles-le-Téméraire, en 1476. Il tenait en main une branche de tilleul, mais épuisé par le combat et la course, il tombe et meurt en arrivant. C’est sur l’endroit même où il rendit l'âme qu’on planta son rameau de tilleul, qui est devenu l’arbre vénérable et quatre fois séculaire, que je viens de contempler.
C’est sur l’emplacement de l’ancien château du duc Zaehringen Berthold IV, margrave de Bade, fondateur de Fribourg, que s’élève l’hôtel de ville.
Une partie de la cité fribourgeoise est bâtie sur des rochers à pic, l’autre partie au pied de ces rochers, sur les bords de la Sarine. Pour communiquer de la ville haute à la ville basse, il faut descendre des escaliers couverts interminables placés quelquefois sur le toit des maisons de la partie inférieure.
Ses deux ponts, d’une élévation prodigieuse, suspendus l’un sur la Sarine, l’autre sur l’étroite et profonde vallée du Gotteron sont vraiment jetés au-dessus de deux abîmes. Il y a beaucoup d’anciennes églises curieuses à visiter et plusieurs vieux monastères aux environs de la ville; ces monuments d’un autre âge, sont pour le voyageur une agréable vision du passé; la charmante petite chapelle de Notre-Dame-de-Lorette plantée au sommet d’un rocher à pic, tout au bord de la Sarine, retient aussi les touristes: elle fut construite en 1647, d’après le modèle de la Casa Sancta, et renferme de nombreux et très curieux ex-voto. Les orgues sont aussi d’Aloys Mooser.
De ce point élevé, on jouit d’un magnifique panorama. A l’ouest on voit les monts du Jura, au sud le Moléson, et la vallée de Gruyères, célèbre par ses fromages appréciés du monde entier.
Décidément, Fribourg me plaît; nous allons y installer nos quartiers d’hiver, je viens de louer un appartement chez M. de Fiwaz, zélé catholique, ancien défenseur du pape et de Ferdinand VII. Grâce à ses conversations intéressantes sur la Suisse et l’Italie, je ne m’ennuierai pas trop ici. Ce bon Suisse ainsi que la plupart de ses compatriotes témoigne d’une grande sympathie pour la France, il me procure des journaux autant que j’en puis lire, et je suis parfaitement au courant des nouvelles de la guerre. Son désir de m'être agréable en tout est si évident, il a tant de prévenances pour ses deux Françaises que je lui pardonne ses politesses un peu exagérées, qui ne vont point à son excellente et simple nature. Georgette et lui sont une paire d’amis, il va tous les jours la conduire à l’école, la tenant cachée sous son immense pelisse de fourrure. C’est ainsi qu’ils font presque toutes leurs promenades; petits souliers et grandes bottes, trottant sous le même manteau.
Grâce à M. Fiwaz, nous avons assisté hier à un petit spectacle fort réjouissant. Nous avons entendu trois Jodler d’Apenzell en costume national. Ces troubadours modernes portent la culotte jaune, la veste rouge, des boucles d’oreilles et des médaillons féminins au cou. Leur chemise est attachée par des boutons plats en argent. Une courte pipe est suspendue à leur boutonnière; le fameux Ranz des Vaches a clos la séance. Nous avons écouté religieusement cet air populaire dont l’audition inspirait jadis aux mercenaires de l’Hélvétie une nostalgie si vive qu’ils n’hésitaient pas à déserter dès qu’ils en avaient entendu les premières mesures. Un petit incident est venu rompre le charme, nos artistes même, en chantant, n’avaient point lâché leur énorme pipe de porcelaine, et l’un d’eux au beau milieu de son exécution s’est arrêté pour la rallumer, en battant le briquet suivant l’antique usage de l'âge de pierre. Je n’ai pas osé rire, mais j’en avais bien envie.
Je suis toujours au premier chapitre de mes étonnements et de mon admiration, je ne me fatigue pas du spectacle grandiose des montagnes. Comment décrire ces masses abruptes, farouches, toutes noires avec leur capuchon de neige, les pics, colosses fantastique, les gouffres, abîmes sans fond, les clameurs sinistres des torrents, la plainte affolée du vent, comment décrire tout cela entendu et vu quand la nuit bat son plein, que le silence enveloppe la terre sous les ruissellements d’un ciel plein d’étoiles? Quelle fascination! cette contemplation muette, c’est une prière, et vous vous sentez troublé jusqu’au plus intime de votre être. Le touriste avide d’émotions suggestives, de sensations neuves, fera bien aussi d’aller voir un lever de soleil dans les montagnes. C’est quelque chose de féerique que ni la parole ni la plume ni même le pinceau ne peuvent rendre.
«Frangé d’or, l’horizon s’embrasait; et, le soleil, lentement comme s’il eût hésité à prendre son essor dans l’immensité radieuse dont il colorait les nuées des milles couleurs du prisme, cernant de rouge et de vert de bleu et de jaune, de violet et de rose les contours de ces îles aériennes, archipel merveilleux jeté en l’azur du firmament infini, le soleil incandescent et infixable dans son éblouissante ascension, montait majestueux au milieu des astres soudainement évanouis... Sur les monts la lune s’éteignait...»