Le théâtre de l’Odéon est le second théâtre français, c’est-à-dire qu’on y joue supérieurement, puisque tous ses artistes vont ensuite à la Maison de Molière chercher la consécration de leur talent. Comme au Théâtre Français la diction est donc parfaite, le style excellent, le naturel complet. On souligne le mot, juste ce qu’il faut pour qu’il ne soit pas trop accentué. On s’imagine qu’à la fin de la représentation tous les artistes doivent être bien fatigués. Ils se sont dépensés sans compter; identifiés à leur personnage, pénétrés de leur rôle, on pense que les émotions qui ont gagné tout l’auditoire, et qu’ils ont si bien rendues, ont dû les épuiser. Il paraît que non. Le talent doit être avant tout le fruit de l’étude, de l’effet cherché et voulu, pour chaque phrase, on pourrait dire pour chaque mot. C’était du reste un principe de Talma, que pour faire beaucoup d’effet, il ne faut plus que le rôle vous en fasse à vous-même, autrement qu’arrive-t-il? on joue suivant les dispositions du moment, on se laisse guider par les situations, entraîner par la passion et comme cela on est un jour bon et le lendemain mauvais. Le jeu ne peut être égal que si l’on est avant tout parfaitement maître de soi.
On raconte que Talma apprenant la mort de sa fille jeta une exclamation douloureuse. C’était le cri du père, mais presque aussitôt l’artiste reprit le dessus et il murmura: «Ah! si je pouvais retrouver ce cri-là sur la scène!» Si cela est vrai, la recherche de l’effet pourrait donc chez certains acteurs dominer tous les sentiments.
Samedi, 28 Septembre 1889.
Le Palais des Machines
Ah! ce Palais, il confond l’esprit, saisit l’imagination, éblouit les yeux, assourdit les oreilles. C’est un ensemble absolument indescriptible, c’est l’apothéose du métal; c’est la plus haute expression des arts mécaniques arrivés à leur apogée, sauf pour l’électricité, qui n’a pas dit son dernier mot et qui, jouant un rôle aussi important quoique plus nouveau que la vapeur, pourrait bien la détrôner un jour.
Les électriciens, ça ne doute de rien; ils assurent que l’électricité arrivera à tout faire, à éclairer la maison, à cuire le rôti, à faire rouler les voitures, etc., etc. La voilà déjà en Amérique qui remplace la corde et le couperet. D’un seul coup de baguette, c’est-à-dire d’une simple décharge, elle envoie de vie à trépas les condamnés, sans qu’ils s’en aperçoivent. Allons, encore quelques perfectionnements et elle sera capable de ressusciter les morts!
Ce colossal palais des machines est dans son genre d’une conception aussi audacieuse, aussi gigantesque que la Tour Eiffel. C’est une merveille d’équilibre et de hardiesse, de force et de légèreté. Le Palais des Machines a cent quinze mètres de largeur, sur quatre cent vingt mètres de longueur, sa hauteur est de quarante-huit mètres. L’Arc de Triomphe de l’Etoile pourrait s’y loger, aussi bien que la colonne Vendôme, qui n’atteindrait pas son sommet. En totalisant les espaces qu’offrent ce Palais et ses galeries, on arrive au chiffre étonnant de quatre-vingt mille quatre cents mètres carrés—huit hectares! Une armée de trente mille hommes pourrait y dormir à l’aise, chaque homme disposant de plus de deux mètres carrés, et les dégagements restant libres, quinze mille chevaux pourraient y être installés, pendant que leurs cavaliers coucheraient dans les galeries du premier étage. Voilà ses proportions!
Dans cet immense hall pas un coin n’est inoccupé. Partout le travail et le mouvement sans arrêt; partout des représentants des œuvres les unes géantes, les autres minuscules.
Il y a là des merveilles de mécanique. La métallurgie, la fonderie, ont fait d’immenses progrès. Nous revenons à l’âge de fer du monde civilisé; ce métal devient le roi des constructions et prend la place du bois et même de la pierre, il se plie à tous les besoins, gardant sous un petit volume une force énorme. Cet amoncellement fantastique de fer, de fonte, de bronze, de cuivre, donne bien cette impression de vacarme pétrifié dont parle Victor Hugo. Il y a des choses qui frappent même les moins compétents. Une scie sans fin, en acier, d’une longueur de trente-cinq mètres cinquante, des blindages extravagants, il y en a qui pèsent vingt-huit mille kilos; effrayant aussi le facsimile d’un lingot d’acier de cent mille kilos.
Il y a des machines charmantes qui font les plus jolies et les meilleures choses du monde. On dirait que les inventeurs de ces machines leur ont communiqué leur intelligence. Elles font tout ce qu’on veut: des dragées, des bonbons, des fleurs, des rubans et des dentelles; elles fabriquent des chaudières et tricotent des bas; elles ravaudent le linge et tissent merveilleusement le coton, la laine, la soie.