« Que cette âme si douce et si humble soit le témoin de nos adieux », prononça-t-il d’une voix grave. Et il ajouta aussitôt : « L’Absurde, le fameux absurde seul nous est resté. Qui a des oreilles entende ! »
« A bientôt, monsieur », lui criai-je en réponse du coin de la rue.
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Il n’était rien moins qu’aisé de discerner dans l’histoire d’Antisthène le vrai et le faux, le sincère et le feint. Seule, l’odieuse scène de la trahison m’apparut, sinon imaginée en son entier, du moins outrée au delà des bornes de la vraisemblance. Je me fis un divertissement, durant deux jours, de jeter sur un papier toutes sortes de réflexions au sujet de mon original ; le troisième jour, cependant, je déchirai mon griffonnage et le jetai au feu ; car je n’y découvrais plus qu’un bizarre enchevêtrement de jugements contradictoires et de maximes dénuées de sens. Comme que je fisse, toutefois, je ne me pouvais abstenir d’évoquer cent fois du jour la personne inquiétante de mon songe creux ; et malgré que le sentiment que j’éprouvais à son égard fût composé d’autant de mépris que d’admiration, j’employai une quinzaine de jours à battre le pavé de Naples dans l’espérance de le rencontrer ou de reconnaître, pour tout le moins, le chemin de sa demeure. Celle-ci avait laissé dans ma mémoire une empreinte des plus vives, tout de même que la rue où elle était située ; fort heureusement pour moi, car je n’ai jamais pu retrouver l’une ou l’autre ailleurs qu’en mon esprit. Je ne fus pas plus favorisé dans ma course aux informations. Les mieux renseignés me renvoyaient aux ouvrages de Machiavel ou d’Alighieri ; les autres, plus expéditifs en affaires pour être moins érudits, me donnaient bonnement au diable ; et, en dépit de tout le mysticisme de son Pinamonte, l’infortuné Benjamin trouvait plus de clairvoyance aux ignares qu’aux savants.
Vers la mi-octobre, je reçus de Copenhague l’ordre de me rendre à grandes journées en Saxe, où mon frère le plénipotentiaire m’attendait depuis deux mois. L’affaire ne souffrait point de répit. Les termes de la note me firent craindre que le Roi et le Conseil ne fussent à bout de patience. Je dépêchai donc les affaires et montai dans ma chaise avec le sentiment de me séparer une fois de plus de la Mérone, une fois de plus et pour jamais.
A l’instant de tourner le coin de la rue, un juron du postillon, un grand brouhaha de rires et un hurlement d’animal blessé me firent mettre le nez à la portière. Sur le pavé fangeux gisait une masse informe de sang, de cervelle et de poils. Des polissons crasseux s’amusaient à la triturer sous leurs talons nus. « Ce n’est rien, monseigneur, me cria l’un d’eux en riant ; c’est le vieux chien galeux du Ponte-Tappio que vos chevaux viennent de réduire en bouillie. » Un coup de fouet dispersa la canaille et nous poursuivîmes notre chemin.
FIN
ORLÉANS. — IMP. ORLÉANAISE, RUE ROYALE, 68.