L'application des causes aux effets dans la monomanie et dans son opposé, la folie raisonnable, offrira toujours un sujet d'étude du plus haut intérêt. L'Etiologie de ces maladies s'explique l'une par l'autre. Dans le premier cas, il y a un point malade dans un cerveau sain d'ailleurs, dans le second cas, un cerveau malade nous offre un point sain et normal. Ce sont ordinairement des esprits contemplatifs et noblement doués que l'on voit frappés par ce malheur.

Presque toutes les nations fournissent des exemples d'écrivains qui entrent dans cette catégorie, et ce qui doit augmenter la curiosité des Bibliophiles à ce sujet, c'est que leurs ouvrages sont toujours assez rares, et qu'il est difficile de se les procurer. Ces monomanies intellectuelles sont presque toujours caractérisées, comme le fait très bien observer le Dr. Calmeil, par une association d'idées fausses basées sur un faux principe, mais justement déduites, et par la possibilité où se trouve l'individu qui en est atteint, de raisonner juste sous tous les rapports, sur les matières étrangères à sa folie.

Afin de réunir les éléments épars de cette histoire littéraire, de manière à éviter la confusion, nous diviserons en quatre sections les auteurs que nous allons citer. La première traitera des fous théologues; la seconde, des fous littéraires proprement dits; la troisième, des fous philosophiques; et la quatrième, des fous politiques.

Les voyageurs nous apprennent une chose très frappante, c'est que la folie est comparativement un fait rare chez les nations tout-à-fait barbares. Humboldt dit qu'on rencontre très peu de fous parmi les tribus originaires qu'il visita sur le continent de l'Amérique. D'autres auteurs dignes de foi remarquent aussi qu'en Chine, au fond de la Russie et de l'Inde, la folie est moins fréquente qu'en Europe. Quoiqu'il en soit, la folie d'écrire est particulièrement une des maladies mentales de cette dernière partie du globe, effet probable d'un excès de civilisation, de même que la pléthore est souvent produite par un excès de santé. Il serait inutile de rechercher quelle est la cause de la folie, et même ce que c'est que la folie, car les analyses les plus persévérantes de la nature et de la composition du cerveau, n'ont abouti qu'à confirmer l'axiome du savant Gregory: “Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam.” Dans maintes circonstances de la vie, il est arrivé à la plupart d'entre nous, qu'appelé à décider en nous mêmes, sur la valeur d'une idée ou d'une action, notre jugement hésite à se prononcer, et nous disons avec le poète Beattie:—

Some think them wondrous wise, and some believe them mad.

Dans l'ordre métaphysique, Malebranche était arrivé à un résultat semblable, lorsqu'il a dit: “Il est bon de comprendre clairement qu'il y a des choses qui sont absolument incompréhensibles.”

Les savants qui se sont occupés de la médecine psychologique, et de la pathologie mentale, rapportent nombre de faits où la folie produit des résultats semblables à ceux d'une haute intelligence, résultats que l'esprit de l'individu est incapable d'obtenir, dès qu'il rentre dans l'état normal. Nous citerons un fait de ce genre qui nous a été raconté par le médecin même qui avait donné ses soins au malade:—Une dame d'un caractère très pieux commença peu à peu à être oppressée par un profond sentiment de mélancolie, qui se changea bientôt en un véritable dérangement d'esprit. On fut obligé de la mettre dans une maison de santé. Là, durant ses accès de folie, elle exprimait les idées de son cerveau malade, en vers tellement remarquables que le médecin en fut frappé, et transcrivit des passages, pendant qu'elle les récitait. Au bout d'un certain temps, cette dame recouvra ses facultés mentales, mais ne se rappela rien de ce qui s'était passé, et n'eût pas été capable, m'affirma le docteur, d'écrire une page avec quelque élégance.

Si l'on trouve souvent des éclairs de talent chez les aliénés, il arrive aussi que des hommes remarquables par la clarté et l'élégance de leur style, donnent tout à coup l'exemple de la plus entière incohérence. Un médecin de New York, à la suite d'un travail excessif, écrivit la lettre suivante à sa sœur:—

“My dear Sister,—As the Cedars of Lebanon have been walking through Edgeworth forest so long, you must have concluded that I have returned to the upper world, but I am still in purgatory for James Polk's sins, which, if they do not end in smoke, surely have as good a chance of beginning that way, as the ideas began to shoot; for if Thomas had not left his trunk on the cart at the Depôt, our shades would have been a deuced sight nearer to Land's End, than Dr Johnson said they would, by the time the Yankees rebelled,” &c.

Le Docteur Brigham donne d'autres curieux exemples de ce genre dans un article intitulé: “Illustrations of Insanity, furnished by the letters and writings of the insane,” et insérés en 1848 dans l'American Journal of Insanity.