Monsieur le Duc de Rouenne m'a donné deux escus en une fois! Monsieur Forcet Hardy m'a donné un quart d'escu en une fois! Le maistre d'hostel du Grand Abraham m'a donné un quart d'escu en une fois! mais, (ajoute-t-il, saisi d'une noble fierté,) j'en ay eu une revanche, je luy ay donné une medaille du grand Roy François, de nacre de perle, enchassée en argent doré! Véritablement, j'aymerois mieux estre avec quelqu'un qui ne me donneroit que le tiers de ce que j'ay reçeu, pour courtiser, que la grande somme gagnée avec tant de peine et de travail… Je plains le temps perdu!

(Les choses allaient de mal en pis, et il présenta enfin la requête suivante au Roi Henri IV.)

Empereur, la pension que vous m'avez donnée, et tout ce que vous pouvez m'avoir donné, il n'y a que pour m'entretenir de logis; il m'a fallu courtiser, le temps que j'ay esté en France, pour m'entretenir. Le courtisement que je fais aux autres, je le veux faire à vous tout seul… Je ne suis point demeuré en vostre France pour y faire des piperies, et n'y suis point venu pour avoir faict des friponneries, là où j'ay esté: mais suis venu avec un bel équipage bien accompagné d'un Charles Emmanuel, Duc de Savoye; et pour avoir prédict ce qui a esté récité à vostre avantage, j'ay esté disgracié… Le cœur me faict bien mal, me voyant dans une miserable nécessité, et m'estant veu avec luy en esquipage si honorable, entretenir de beaux chevaux d'Italie, et beaux mulets pour porter mon bagage; entrant en son cabinet secret à toutes les heures que bon me sembloit; dormant en sa chambre, auprès de son lict, au chateau de Turin; faisant bons offices à qui bon me sembloit; mes chevaux et mulets bardés de bleu celeste, et laquais et estaffiés accoustrés de même couleur… Je ne demande rien qu'une livre de pain que l'on donne aux chiens, de trois jours en trois jours, et je vous seray fidèle et obeyssant, sans jamais varier, à vostre service. Servez-vous de moy, et je seray le rocher qui ne s'esbranlera jamais. S'il ne vous plaist d'accepter ce que je vous dis par cet escrit, vous me permettrez que je secoue la poudre de mes souliers, et n'emporteray rien du vostre. Je quitteray tout, et sortiray tout en chemise, sans chapeau, sans souliers, me baignant la face de larmes, me resjouissant et louant Dieu le créateur, &c. &c.

(Il y a quelque chose d'espagnol dans cette manière de demander l'aumône, et qui ne devait pas déplaire à Henri IV.

Malgré ce qu'il parvenait encore à obtenir de temps à autre, la misère s'approchait à pas lents, et augmentait sans doute l'exaltation religieuse de Bluet. Lorsque la peste éclata à Paris vers 1606, il s'imagina que s'il se soumettait à une sévère pénitence, il parviendrait à détourner en partie le fléau. En conséquence il résolut de se vouer à l'abstinence et à la prière, et se proposa, dit-on, de jeûner pendant neuf jours de suite, mais dès le sixième, il devint si faible, qu'étant allé, vers le soir, faire ses oraisons au cimetière Saint Etienne, il y mourut de misère et de besoin.)

Il nous semble que la vie de Bluet d'Arbères, dont nous venons de donner un aperçu, présenterait un excellent cadre pour y faire entrer un tableau critique des hommes et des mœurs de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle. Ses œuvres elles mêmes, lues avec attention, présenteraient bon nombre d'esquisses ingénieuses. Son enfance passée dans les champs, les marais et les bois de son pays natal, comme berger; sa jeunesse pleine de folles imaginations de grandeur et de gloire; sa fuite de la maison paternelle, à la suite d'une intrigue d'amour; son séjour à la cour du Duc de Savoie, ses voyages avec ce prince, auprès duquel il remplissait le rôle d'une espèce de fou de cour; ses mésaventures risibles; son arrivée à Paris, ses prospérités et ses misères dans cette capitale; son existence de bohémien littéraire, et sa fin misérable au milieu des tombeaux, où il meurt de faim, dans la pensée qu'il est une victime expiatoire de la peste; voilà certes des données suffisantes pour en composer un livre plein d'intérêt.

DEUXIEME PARTIE.
BIBLIOGRAPHIE.

Le recueil des œuvres de Bluet d'Arbères dont on ne rencontre jamais l'ensemble complet, et dont les exemplaires incomplets différent entr'eux dans le contenu des pièces qui les composent, formait dans l'origine 173 livres, ou morceaux numérotés, même 180, si l'on s'en rapporte à une note de l'abbé de St Léger, écrite en 1778, d'après l'exemplaire du baron d'Heiss; mais plusieurs de ces livres ne nous sont pas parvenus.

Ce qu'on en connaît jusqu'ici se réduit aux livres 1 à 85, et 91 à 103; à quoi il faut ajouter les livres 104 à 113, découverts depuis quelques années. Les livres 105 à 113 sont imprimés séparément. Il en est de même des livres 141 à 173, formant un volume composé de 200 feuillets, avec des gravures sur bois, et un titre ainsi conçu:

Dernières œuvres de Bernard de Bluet d'Arbères, &c. contenant les interpretations de la vie de Jesus Christ, imprimées à Paris, depuis le jour de Noël 1604, jusqu'au IXème jour d'avril 1605.