Ayant conçu le plan d'une satire sanglante qui retracerait un tableau des scélératesses qui ravagent notre globe, il évoque tous les souvenirs les plus capables de lui donner ce qu'il nomme des convulsions poétiques. “Que la rage, la haine et la vengeance, s'écrie-t-il, broient mes couleurs avec leurs bras de fer… Un frénétique accès s'empare de ma verve, l'Etna est dans ma tête, le Vésuve est dans mon cœur.”
Monté à ce diapason, il consacre un chapitre à l'expression du désir que les “coups de sa plume soient aussi destructifs que les dents de l'Ichneumon qui pénètre dans les entrailles du crocodile, et les lui déchire; aussi terribles que des tenailles rougies qui emportent des lambeaux de chair et arrachent le cœur… que ces satyres ressemblent au tonneau armé en dedans de lames tranchantes, dans lequel les Carthaginois firent rouler Régulus tout nu… qu'elles soient aussi meurtrières que le poison qu'Agrippine reçut de l'empoisonneuse Locuste”… et une foule de souhaits semblables, remplissent six pages.
Enfin il conclut en disant que si quelqu'un était tenté de le persifler: “Ah! je l'en préviens, je lui fais effacer ses écrits dans des larmes de sang; j'imprime sur son front le fer de la satire, rougi sur une braise infernale, et on le verra convulsionner sous le poignard du remords… je le contraindrai à se pendre de honte et de desespoir!”
Je pense qu'après cette tirade, personne ne doutera que notre forcené méritait d'être mis aux Petites Maisons.
Les chapitres suivants sont consacrés à la critique de la littérature de l'époque. Après un assez long examen des meilleurs écrivains français, il conclut en disant qu'il n'en finirait pas s'il prenait à tâche de relever tous les solécismes, barbarismes, expressions impropres, vers boursoufflés, images incohérentes, mots vagues, rebattus, rimes oiseuses, négligences basses, licenses choquantes, fatiguantes répétitions, &c. &c., dont fourmillent les chefs-d'œuvres de Boileau, Racine, Corneille, Voltaire, Crébillon, Rousseau, &c. &c.
Après cet examen vient un volume et demi de notes, sous le titre de: Détachement ou Entrailles du monstre, titre qu'il justifie par le motif suivant: “Ces notes étaient d'abord consubstantiellement renfermées dans les volumes, et y occasionnaient une espèce d'engorgement et d'obstruction. Pour dégager la masse, vider le ventricule, et éclaircir le chaos, on a cru devoir en détacher les parties hétérogènes, indigestes et compliquantes, et donner ces notes en supplément.” Cette explication aurait pu trouver place dans quelques endroits du Médecin malgré lui.
Vers le milieu du 4ème volume se trouve une espèce de Post-face de deux feuillets, imprimés en encre rouge, et intitulés: Fin du Monstre et de ses entrailles, suivie (sic) de la fin du monde et d'une esquisse des Enfers.
L'ouvrage se termine par deux cents pages presque toutes consacrées à une amère critique des œuvres de Voltaire, ce que l'on ne devinerait guère sous le titre, en encre rouge, de: Arrière-Monstre, plus terrible que le Monstre: Paraphrase des prophéties d'Ezéchiel, &c. &c., visions, enfers, apocalypse nouvelle. Offrande au Clergé.
Le lecteur ne doit pas s'imaginer pourtant que ces quatre volumes ne soient remplis que d'extravagances; l'auteur y déploie une très grande érudition, et prouve par ses citations et ses extraits sans nombre, qu'il avait immensément lu, et, qui plus est, retenu ses lectures. Malheureusement tout est si incohérent, qu'il serait difficile de les lire en entier. C'est évidemment le produit d'un cerveau en délire.
Dans un autre ouvrage: Les nudités, ou les crimes du peuple, 8o, 1793, Chassaignon nous a retracé les malheurs que les aberrations de son esprit attirèrent sur lui. M. J. Lamoureux, dans l'article qu'il lui a consacré dans la Nouvelle Biographie Universelle, par Firmin Didot, t. 10, p. 42, a très bien résumé ces événements. Nous y renvoyons les curieux et nous nous contenterons d'indiquer les autres ouvrages de Chassaignon.