—Le surintendant est mort victime d'une infernale machination; c'est là le pacte qui unit madame la régente au chancelier. Écoutez, d'ailleurs, ses détails qui lèveront tous vos doutes.
Le surintendant avait réuni la somme et se disposait à l'envoyer à messire Lautrec, lorsque le chancelier, remplissant le rôle de tentateur, fit luire aux yeux de madame la régente, dont on connaît malheureusement le faible pour les grosses sommes, la possibilité d'arrêter celle-ci au passage. En caressant l'amour de sa complice pour l'argent, messire Antoine Duprat servait leurs rancunes communes contre madame de Châteaubriand et le général son frère, en privant celui-ci d'un subside indispensable.
Madame la duchesse d'Angoulême se rendit en conséquence auprès du baron de Semblançay, et là, par prières, par menaces surtout, au nom de son royal fils, elle lui extorqua la somme.
Lorsque le roi, à la suite de ses explications avec le général Lautrec, fit comparaître le surintendant, celui-ci déclara sans hésiter ce qu'il avait cru devoir faire, connaissant l'autorité laissée par le roi à sa mère. Sa Majesté alla trouver madame la duchesse, lui reprochant avec amertume la perte de son duché de Milan, et l'accablant de reproches pour une félonie sans exemple de la part d'une mère d'un roi.
Mais alors la duchesse nia le fait sans vergogne, et accusa le surintendant de calomnie.
On appela celui-ci une seconde fois; confondu d'abord par la hardiesse et la duplicité de la mère de son souverain, il finit par retrouver sa présence d'esprit, et offrit d'apporter les preuves de son innocence, c'est-à-dire les ordres et les quittances écrits et signés de la main même de madame la duchesse d'Angoulême.
L'embarras du monarque devenait extrême entre les affirmations de son ministre et les dénégations de sa mère. Ce fut celle-ci qui trancha la question. «Eh bien! s'écria-t-elle, rien n'est plus aisé que de vous assurer qui dit vrai ou qui a menti. Puisque messire le surintendant prétend posséder ces pièces, qu'il les montre.»
Rien qu'à la manière dont elle prononça ces mots, le baron de Semblançay se sentit enlacé dans un piège. Cependant, comme il avait classé ces pièces importantes dans son chartrier, il courut les chercher... Hélas! elles avaient disparu, un misérable était venu en aide au chancelier et à la duchesse, et les avait soustraites.
Le monde s'écroulait autour de l'infortuné surintendant. De cette heure, il ne conserva plus d'espoir. Il tendit la tête au coup qui devait l'abattre sur l'échafaud de Montfaucon, après une procédure sans bonne foi, où les juges avaient promis sa mort avant de monter sur leurs sièges.
Voilà, Altesse, ce que vous avez voulu savoir: telle est l'alliance basée sur le sang innocent qui relie le chancelier à madame la duchesse régente. Les armes qui font la puissance de messire Duprat, ce sont ces ordres et ces quittances, qu'il détient par devers lui, et qu'il n'aurait qu'à envoyer au roi pour amener une rupture éclatante entre le fils et la mère, et faire supprimer à celle-ci les hautes prérogatives dont elle est investie. Le roi est trop bon gentilhomme, trop amoureux de sa gloire, pour laisser son pouvoir entre les mains qui ont fait couler le sang du juste, et amené le plus cruel revers de nos armées.