Mais les grilles, les fossés, les tourelles qui les protègent en effacent bien vite le côté riant, et rappellent que toutes les résidences royales étaient naguère en même temps des citadelles. A l'époque où se passe notre récit, presqu'au milieu du dix-septième siècle, le Louvre lui-même n'était-il pas encore flanqué d'innombrables tours, couronné de créneaux, percé de meurtrières, entouré de fossés?

Les mœurs et les usages avaient habitué chacun à ces accessoires, et la gaieté de la cour, quand il était permis à la cour d'être gaie, n'en subissait aucune atteinte.

Or, pour l'instant, la cour manifestait le plus vif entrain. En désignant Saint-Germain pour théâtre des chasses annoncées, le roi avait implicitement entendu inviter chacun à se montrer joyeux, et quoique l'enjouement ne fût guère à l'ordre du jour, on n'avait eu garde de manquer à cette consigne.

Tout le monde était là, c'est-à-dire tout le personnel éminent de cette cour si profondément divisée en deux camps. Les champions sentaient l'approche d'un engagement sérieux; c'était l'heure de se tenir prêt et de ne rien perdre des chances de chaque parti.

D'une part, donc, on remarquait les deux reines, car Anne d'Autriche n'avait pas moins à se plaindre de Richelieu que Marie de Médicis, et leurs griefs, étant pareils, les avaient rapprochées. Autour d'elles, leurs dames d'honneur, leurs confidentes; à la tête de toutes, la belle et intrigante duchesse de Chevreuse, mesdemoiselles de Vieux-Pont, de Saint-Georges, de Clémerault, la princesse de Conti. Puis, parmi les gentilshommes, Bassompierre, l'ami avéré de cette dernière dame, et déjà presque aussi antipathique au cardinal que Châteauneuf. C'est dire que le maréchal avait amené avec lui le plus grand nombre possible des ennemis du ministre.

D'un autre côté, on pouvait apercevoir l'inévitable, l'ubiquiste franciscain, le père Joseph, le cardinal de Lavalette, autre doublure de Richelieu; Bullion, son surintendant; ses favoris ou plutôt les créatures dont il était le Mécène: Boisrobert, Beautru, Raconis, dont le zèle devait être le marchepied pour l'évêché de Lavaur; sa nièce, madame de Combalet, et, à la suite de ces beaux esprits, un essaim d'ambitieux et d'intrigants.

Nous signalons, dans un paragraphe à part, un personnage dont le nom a déjà figuré dans notre récit; c'est-à-dire ce Boisenval que chaque parti croyait pouvoir revendiquer; un homme serviable à l'excès, souriant et saluant toujours.

Si le cardinal fût venu, on n'eût pas manqué de s'occuper de sa présence, mais il avait jugé à propos de rester au Louvre, et son absence était bien autrement commentée! Personne ne croyait aux prétextes qu'il avait allégués, on le connaissait trop pour ne pas voir une tactique dans cette abstention, mais laquelle? Nul n'eût su le dire.

Enfin, il y avait deux personnes qui dominaient l'attention: c'était le roi d'abord, et, presque à l'égal du roi, la fille d'honneur de la jeune reine, Louise de Lafayette.

Par une exception sans précédent, Anne d'Autriche, qui se montrait volontiers jalouse des préférences platoniques du roi pour quelques dames, voyait sans déplaisir la faveur qui tendait à descendre sur mademoiselle de Lafayette. Elle ne s'en montrait que plus gracieuse pour la belle enfant, et à chaque prévenance du monarque vis-à-vis de celle-ci elle en ajoutait une de sa part.