Les auteurs du temps ont rempli des volumes par le récit de ces scènes honteuses. La dépravation était arrivée à ce point que l'on risquait de n'être pas attaqué seulement par les bandits de profession, mais par la jeunesse aristocratique, qui prenait grand plaisir à jouer le rôle de filou et de meurtrier. Si invraisemblable que cela soit, les auteurs de ces désordres étaient la moitié du temps des garnements de bonne famille, devenus par désœuvrement, par démoralisation, les émules des vagabonds, des suppôts de brelans. Plus d'une fois l'on constata que les scènes les plus déplorables étaient le fait de gentilshommes ruinés, sinon de princes qui cherchaient à se désennuyer.

Nous avons eu, à diverses reprises, occasion de parler du frère du roi, Gaston d'Orléans. Qui croirait que ce fût un de ces débauchés honteux? On le vit cependant,—et certes il prêtait là d'assez belles armes contre lui à son ennemi, le cardinal, auprès de son frère, si grave et si sombre,—on le vit prendre plaisir, à la suite de ses orgies, à s'embusquer à la brune sur ce fameux Pont-Neuf et à dépouiller les passants comme un brigand vulgaire.

On commençait pourtant à poser, à la tombée du jour, quelques lanternes au coin des rues, et le guet avait charge d'opérer des rondes dans les endroits les plus mal hantés. Mais on ne se faisait pas faute de briser ces essais de réverbères, et quant aux soldats du guet, les attaques et les volées dont ils étaient souvent victimes sont demeurées fameuses.

A moins d'en être impérieusement sollicités par des affaires urgentes, on conçoit que les habitants paisibles ne s'aventuraient guère, passé une certaine heure, dans les environs de ces lieux de mauvais renom, ni même dans le commun des rues, où les méchantes rencontres ne manquaient pas non plus.

C'était sans doute un motif de ce genre qui attirait dehors, par une belle nuit de novembre, un promeneur dont la tournure n'était certes pas celle d'un chercheur d'aventures.

Il était jeune, à en juger par sa démarche, portait la tête haute, sans forfanterie, et son manteau était drapé sur son épaule d'une façon espagnole, élégante et sculpturale.

Il venait de quitter la rue du Cloître-Saint-Germain et se dirigeait vers le quai pour aller au Pont-Neuf.

C'était quelqu'un de brave ou d'imprudent, car on ne distinguait aucune arme sous les plis de son manteau, et à coup sûr il n'avait pas d'épée. Il ne songeait pas, sans doute, en avoir besoin, et marchait d'un pas ferme et dans une attitude résolue.

Tout semblait, par extraordinaire, paisible et calme dans ce tumultueux quartier. Les lanternes jetaient çà et là leurs minces et rougeâtres clartés sur la voie déserte.

Aucun bruit ne troublait cette tranquillité inusitée, lorsque notre jeune promeneur crut entendre, comme il allait déboucher de la ruelle qu'il parcourait sur le quai, un susurrement qui courait sous les auvents de deux vieilles maisons devant lesquels il lui fallait passer encore.