Les formules d'embastillement, d'exil, de mise en accusation, les ordres de torture, tout se trouvait prêt, il n'y avait qu'à écrire les noms; c'était la besogne de Desroches, le secrétaire intime, auquel ce digne père Joseph fournissait des listes inépuisables. Les destitutions des plus hauts fonctionnaires pleuvaient, les gentilshommes les plus considérés disparaissaient, et l'on enviait le sort de ceux qui trouvaient moyen de gagner les pays étrangers.
Un trait qui peint cette politique du cardinal, doublé du capucin, se produisit alors: à mesure que Marie de Médicis refusait de quitter sa prison de Compiègne pour obéir aux ordres d'exil émanant du ministre, on lui enlevait tantôt un secrétaire, tantôt un officier de sa maison, tantôt une femme qui lui plaisait, sous prétexte que ces personnes lui donnaient de mauvais conseils.
Ce fut ainsi que, Henriette étant venue la joindre, ne put demeurer que peu de jours auprès d'elle. On avait surpris la distraction que sa présence apportait aux soucis de la princesse; on n'osa pas, il est vrai, aller jusqu'à accuser l'innocente enfant de manœuvres politiques, mais on la fit durement réclamer par son père, passé dans le camp du plus fort.
Ce fut une pénible séparation. Marie de Médicis s'était attachée à cette jeune fille, elle avait pris un aimable intérêt à son roman si brusquement interrompu. Elle trouvait encore quelque bonheur à recevoir ses confidences candides, à la réconforter, à lui promettre un avenir plus beau, une réunion avec son ami absent.
Henriette se consolait en écoutant cette grande princesse s'associer à ses chagrins. Elle trouvait en elle une âme compatissante à qui s'en ouvrir. La perspective de la maison paternelle, pleine de rigueurs, de reproches incessants la faisait frémir.
Mais qu'on ne pense pas que le triomphe de Richelieu fût si complet que rien ne vînt en obscurcir la satisfaction. Séparer le fils de la mère, tyranniser la femme par le mari, remplir des cachots, signer des ordres de proscription, dresser des potences, c'est exercer le pouvoir, faire preuve d'autorité, mais le front des tyrans est souvent plus soucieux que celui des opprimés. Si ce n'est le remords, l'anxiété les ronge. L'arbitraire appelle l'arbitraire, la violence appelle la violence; le métier de pourvoyeur du bourreau a ses lassitudes, et le pied qui marche dans le sang n'est jamais celui d'un cœur en paix avec lui-même ni avec les autres.
Ne nous étonnons donc point de trouver, l'un des matins qui suivirent la Journée des Dupes, c'est-à-dire alors qu'il devait être dans tout l'épanouissement de son succès, Richelieu replié sur lui, au fond de son fauteuil, dans l'attitude d'un vieillard brisé par les années.
En ce peu de jours, il avait vieilli de vingt ans. Ses cheveux s'étaient zébrés de filets blancs, sa moustache et sa royale avaient grisonné; ses traits hâves, fatigués, avaient l'aspect d'un parchemin flétri. Les yeux lançaient encore par minute des éclairs, mais ce n'étaient plus les rayonnements du génie; ces lueurs fauves inspiraient l'effroi; on eût dit le reflet d'une flamme infernale.
Il est vrai qu'en cet instant il n'était pas dans un tête-à-tête de nature à rasséréner ses idées. Devant lui se tenait le lieutenant civil Laffémas, feuilletant un énorme dossier dont il caressait chaque page de son sourire d'hyène.
—Nous arrivons maintenant, disait-il, à nos prisonniers de marque, les messieurs de Marillac.