— Vous vous en souvenez!… Mais cela me paraît à peine possible!
— C'est pourtant fort simple: ma vie ne compte pas beaucoup d'aventures, et ma rencontre avec vous dans le parc de mon grand-père en était une… Les plus légers souvenirs d'enfance d'ailleurs sont très-vifs…
— Je vous fis grand'peur, n'est-ce pas?
— Un peu d'abord, oui…
— Je vous vois encore avec votre baguette blanche… et votre coiffure bizarre… presque pareille à celle-ci, n'est-ce pas?
— Quant à celle-ci, dit Sibylle en donnant à sa tête fine et fière une pose un peu hautaine, je vous serai obligée de croire, monsieur, qu'elle n'est point de mon invention, et que j'ignorais absolument, quand on me l'a composée, le plaisir qui m'était réservé ce soir.
Il y avait eu dans le ton et dans les paroles de Sibylle, depuis le début de leur conversation, une franchise et en même temps une mesure dont le comte Raoul, très-sensible aux moindres nuances, fut vivement frappé. En outre, depuis qu'il étudiait de près cette délicate physionomie, il y découvrait comme à profusion des détails, des traits, des accents qui le ravissaient. S'abandonnant tout entier au charme de cette beauté exquise, dont les yeux et l'âme d'un artiste devaient être particulièrement touchés, il sentit vers mademoiselle de Férias un élan irrésistible, et, sans aucune vue du lendemain, il résolut de lui plaire sur l'heure ou de périr. Il quitta aussitôt le sujet d'entretien un peu trop intime que la réserve de Sibylle venait de lui interdire, et il se mit à lui parler de son art et de ses voyages; toutes les ressources et toutes les richesses qu'il avait dans l'esprit, toutes les grâces qu'il avait dans le coeur, il les prit pour ainsi dire à pleines mains pour les répandre aux pieds de mademoiselle de Férias. Bien que Sibylle ne pût saisir dans son langage l'ombre d'un compliment direct, elle sentait avec le tact d'une femme que les yeux, l'accent, la parole entraînée de Raoul étaient un hommage continuel à son adresse; elle comprenait qu'elle était l'inspiratrice unique de cette verve éloquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses études, ses désespoirs et ses joies, touchant à tout dans sa route en homme qui suppose à la personne qui l'écoute une intelligence ouverte à toutes les choses de la terre et du ciel. Cette flatterie souveraine, dont elle était digne, la charmait et la troublait. Elle craignait secrètement de lui paraître sotte et puérile au moment même où il admirait la justesse de ses moindres paroles. Heureusement pour elle, la comtesse de Vergnes, préoccupée à bon droit des assiduités extrêmes auxquelles sa petite-fille était en butte, ne tarda pas à rompre leur tête-à-tête. Sibylle s'empressa de lui conter en riant le hasard de sa rencontre avec M. de Chalys dans les bois de Férias, et, prenant un peu de hardiesse dans la présence de sa grand'mère, elle put répondre avec toute la gracieuse souplesse de son esprit aux questions que le comte se permit alors de lui adresser sur Férias, sur sa vie de famille, ses impressions d'enfance et ses voyages au pays des fées. Il l'écoutait avec une sorte de recueillement attendri, achevant ses pensées d'un mot, quelquefois d'un sourire, et souvent les prévenant, comme si leurs deux existences eussent été mêlées heure par heure, depuis qu'ils vivaient, et que le moindre battement de chacun de leurs coeurs eût été fidèlement répété dans l'autre.
Clotilde, cependant, n'avait pu voir naître et se développer une si heureuse intelligence sans essayer de la briser par maintes diversions: elle avait affecté à plusieurs reprises de stationner avec ses danseurs à deux pas de Raoul, et de déployer sous ses yeux les torsades magnifiques de sa chevelure et les ondulations moirées de ses épaules; puis, de dépit, elle cessa de danser, et entreprit de lui donner de la jalousie: elle fit asseoir près d'elle Louis Gandrax, qui venait d'apparaître dans le salon, lui parla sous son éventail, et soumit les glaces du jeune savant au feu convergent de deux prunelles qui auraient liquéfié les Alpes. Peut-être même finit-elle par attacher un peu de curiosité et de point d'honneur à ce jeu, dont Gandrax lui-même, sous son air d'impassibilité ironique, ne laissait point de paraître se divertir.
M. de Chalys vit ces manéges, mais il les vit du haut des cieux, et il n'en descendit pas. Il fallut pour l'arracher à ses douces extases que Sibylle, qui se trouvait embarrassée d'une constance si éclatante, provoquât elle-même sa grand'mère à la retraite. Comme madame de Vergnes se levait, Raoul, s'inclinant gravement:
— Daignerez-vous m'autoriser, madame la comtesse, dit-il, à vous présenter mon respect chez vous, et à vous offrir le portrait que j'ai fait de mademoiselle de Férias il y a douze ans?