— Bah! Il va venir, vous dis-je… Mettez-vous là, que je vous conte ce qui va se passer… Il va venir… entre quatre et cinq heures, pour garder le milieu entre un empressement gauche et une indifférence blâmable… Il vous montrera son album, et vous rougirez sensiblement,… ainsi que miss O'Neil,… en admirant la fidélité de son souvenir… Il vous demandera de lui faire voir vos tableaux,… et pendant que vous exprimerez un refus timide, miss O'Neil ira les chercher… Extase du comte… Nouvelle rougeur de la jeune fille… et de la sensitive qui répond au nom de miss O'Neil… Ensuite,… ah! ensuite vous lui parlerez des études orientales qu'il achève en ce moment, et de l'impatience que vous éprouvez avec Paris tout entier… et caetera… Sur quoi il ne manquera pas de vous supplier de vouloir bien un jour, en passant, lui faire l'honneur et le plaisir de visiter son atelier… Miss O'Neil rougira plus que jamais, et vous regarderez votre grand'mère avec une aimable incertitude… Votre grand'mère dira que le talent du comte donne à sa maison un caractère en quelque sorte public, et que, par conséquent, elle regarde cette visite comme possible et convenable sous son égide… Dans quelques jours, il sollicitera la faveur de faire votre portrait, — et, quand il l'aura terminé, — il nous le laissera et s'en ira avec l'original… Voilà votre histoire, mademoiselle!
Le comte se leva, et, serrant sa petite-fille sur son coeur, il ajouta d'un ton sérieux:
— Ma chère enfant, rien ne me ferait plus de plaisir!
— Pardon! dit Sibylle. Voulez-vous me permettre une observation? Vous êtes un grand-père adorable, mais imprudent… Je vous avoue bien franchement que le comte de Chalys m'a paru l'homme le plus distingué et le plus séduisant que j'aie jamais rencontré… après vous; mais justement à cause de cela vous avez tort de me monter l'imagination par vos prophéties… car il est très-possible, malgré ses incontestables politesses d'hier soir, que l'idée de m'épouser ne lui vienne jamais!
— Sans doute, cela est possible… Mais en ce cas-là tant pis pour lui!… Quant à vous, je vous parle avec cette abondance de coeur, parce que je sais à qui je m'adresse… Vous êtes une fille sage, petite Sibylle! D'ailleurs votre prédilection pour M. de Chalys ne peut avoir pris en une nuit les proportions d'une passion irrésistible, n'est-ce pas? Bonjour, enfant.
Et le comte s'en alla tranquillement gagner son jeton de présence en sa qualité d'administrateur d'une grande ligne de chemin de fer, pour faire ensuite son quart de trois heures sur le boulevard des Italiens, et se rabattre de là sur son cercle et sur sa partie de whist, série d'évolutions dont l'état de sa santé ou le tremblement du globe pouvaient seuls le détourner.
M. de Vergnes laissait sa petite-fille infiniment plus troublée et plus agitée qu'il ne lui était possible de le supposer, car il ignorait, et il eût difficilement compris d'ailleurs les secrètes intelligences, les pressentiments délicats et profonds qui semblaient avoir préparé et mûri par avance entre Sibylle et Raoul cette sympathie qu'il croyait née de la veille. Ces deux êtres, doués d'une imagination égale et comme inclinée dans le même sens, avaient pour ainsi dire glissé l'un vers l'autre, depuis de longues années, par une pente mystérieuse, et leur première rencontre fut un choc violent d'où jaillit la flamme. Ces coups de foudre de la passion, qui s'expliquent par des affinités et des harmonies mutuelles d'une puissance impérieuse, sont des exceptions sans doute; mais ces exceptions ne sont pas très-rares, et il suffit qu'elles se produisent dans la vie réelle pour justifier le roman, qui est précisément l'histoire des sentiments exceptionnels, et pour lui prêter l'intérêt et le dignité du vrai.
Mademoiselle de Férias concevait à peine elle-même la profondeur de l'impression que son entretien de la veille avec M. de Chalys lui avait laissée. Elle se demandait comment sa destinée tout entière pouvait lui paraître suspendue à cet incident banal d'une causerie de salon. Elle s'inquiétait cruellement de l'idée que M. de Chalys, une fois sortir de l'hôtel de Sauves, avait repris le train de ses habitudes et de son travail sans songer davantage à cet insignifiant épisode de sa vie mondaine. Elle eût payé de son sang le secret des pensées de Raoul.
Les pensées de Raoul étaient celles de Sibylle, avec un degré d'inquiétude de plus. Sibylle du moins ne pouvait douter du goût que sa personne avait inspiré à M. de Chalys: son instinct de femme l'en avertissait sûrement, et ne lui laissait d'incertitude que sur la mesure et la portée de cette inclination; mais M. de Chalys, qui avait passé une partie de la nuit à se rappeler et à commenter minutieusement toutes les paroles, toutes les inflexions de voix et tous les jeux de physionomie de la jeune fille, en était arrivé, par une série d'inductions et de déductions connue des seuls amants, à l'absurde conclusion qu'il lui avait déplu. Il s'était endormi là-dessus fort tristement.
A son réveil, il envisagea les choses sous un jour moins sombre. Il habitait, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, son hôtel patrimonial, qui avait l'avantage d'être pourvu d'un jardin. On était alors à la fin d'avril, et les oiseaux chantaient dans les marronniers en fleur. Le comte se mit à chanter lui-même en marchant à grands pas et en cueillant çà et là un brin de violette qu'il respirait, et qu'il lançait ensuite dans l'espace d'un coup de pouce. Il monta bientôt dans son atelier et ouvrit l'album où étaient les trois portraits de Sibylle. Il compléta la ressemblance du dernier par quelques traits fugitifs dessinés avec le doigt, puis, après une contemplation silencieuse, il murmura d'une voix faible comme un souffle: