— Vous l'avez dit, monsieur le curé, j'ai faim… Vous voyez comme je vais vous gêner,… j'ai déjà faim!
— Tant mieux, tant mieux, monsieur Lecomte!… Marianne, vous préparerez la chambre un peu plus tard… Tuez un poulet!
— Non, je vous en prie, monsieur le curé, ne tuons personne… Vous avez des oeufs, n'est-ce pas? J'adore l'omelette, et je suis sûr que mademoiselle Marianne la fait à merveille.
Un instant plus tard, le comte de Chalys était installé devant la petite table ronde du curé, et félicitait Marianne sur la façon savante de son omelette. Quelques viandes froides, une bouteille de vieux vin et une savoureuse tasse de café complétèrent ce repas, pendant lequel Raoul, animé d'une fièvre secrète, déploya une verve enjouée et obligeante qui subjugua absolument le coeur de l'abbé Renaud, et qui finit même par évoquer sur le visage hérissé de Marianne le phénomène insensé d'un sourire. Le comte, de son côté, sentait croître sa sympathie pour le vieillard en lui entendant prononcer à tout moment le nom de Sibylle avec une prédilection enthousiaste; ce n'était pas non plus sans un vif intérêt qu'il découvrait sous la bonhomie rustique de son hôte des traits d'élévation et de dignité qui affirmaient sa parenté spirituelle avec mademoiselle de Férias.
— Monsieur le curé, dit-il en quittant la table, je crois que nous serons bons amis, nous deux, n'est-ce pas?
— Pour ma part, mon cher monsieur, la chose est déjà faite.
— Mais, monsieur le curé, je ne veux pas vous prendre en traître… je ne suis pas… très-dévôt!
— Eh bien, monsieur Lecomte, que voulez-vous? Saint Paul l'était encore moins que vous à votre âge!
— C'est vrai, monsieur le curé;… mais les temps sont différents… Enfin… me permettez-vous de fumer dans votre jardin, monsieur le curé?
— Dans mon jardin, dans votre chambre, dans la mienne… où vous voudrez!