— Monsieur le marquis, dit madame Rose, reprenant difficilement haleine, elle n'est pas chrétienne!

— Quoi? qui? Miss O'Neil? Pas chrétienne?… C'est impossible!
Vous êtes folle, nourrice!

— Elle n'est pas chrétienne! reprit madame Rose en appuyant; c'est une chose sûre, puisqu'elle a demandé tout à l'heure à Jean s'il y avait un ministre protestant dans les environs, et si elle pourrait aller facilement au temps tous les dimanches.

— Protestante! dit le marquis, retombant anéanti sur son fauteuil. Protestante!… Puis, après une pause: — Madame Rose, reprit-il d'une voix altérée, c'est bien, laissez nous!

Il y eut quelques minutes d'un silence complet: la marquise échangeait avec son mari des regards douloureux; le curé et madame de Beaumesnil avaient joint les mains et les levaient de temps à autre vers le plafond avec un air de consternation sincère chez le premier, mais qui, chez la dame, n'était qu'une contenance, car, en réalité, la bombe qui venait d'éclater chez ses voisins n'avait jeté dans son coeur, toujours rongé d'envie, qu'une pluie de fleurs et de rosée.

— Il faut convenir, dit enfin le marquis avec éclat, que de Vergnes est impardonnable! Voilà bien l'indifférence et la frivolité parisiennes!… Une chose si capitale! il ne s'en informe même pas!… Il m'eût envoyé tout aussi bien une juive ou une mahométane,… mon Dieu! tout aussi bien! Voilà de Vergnes! Quant à moi, comment m'en serais-je informé? Comment m'imaginer une pareille négligence? Comment une idée si insensée, si absurde, m'eût-elle un seul instant traversé le cerveau?… D'ailleurs elle était Irlandaise, et j'ai dû croire… car il a fallu vraiment une fatalité particulière!… Au surplus, je n'apprendrai à personne ici que la nourrice, en refusant à miss O'Neil la qualité de chrétienne, parlait en ignorante femme du peuple. Miss O'Neil n'est pas catholique, voilà tout, et c'est parbleu bien suffisant; mais, à part la déplorable erreur de sa croyance, elle n'en reste pas moins une femme digne d'intérêt, digne d'égards,… et véritablement je me trouve, vis-à-vis d'elle, dans un embarras effroyable… Que faire?

— Il me semblerait difficile, monsieur le marquis, hasarda timidement le curé, de laisser une institutrice protestante auprès de mademoiselle Sibylle, surtout au moment où l'enfant se prépare à sa première communion.

— Oh! Seigneur! s'écria madame de Beaumesnil avec un élan d'indignation qui se tourna aussitôt en hilarité réservée.

— Cela n'est pas possible, reprit le marquis, je n'y songe pas un instant, madame, veuillez le croire; mais j'ai l'âme navrée, je vous le confesse: outre que je ne renonce point sans amertume à faire profiter ma petite-fille des talents, et je dirai même, quoi qu'il en puisse être, des vertus de cette personne, je frémis du coup que je vais porter à un coeur aussi sensible, aussi délicat que m'a paru l'être celui de miss O'Neil. Moi-même j'aurai contribué, par l'imprudence de mon langage, — mais mon propre coeur m'entraînait, — à lui rendre ce mécompte plus poignant. Oui, je donnerais un de mes bras tout à l'heure pour lui épargner et pour m'épargner à moi-même l'explication et la séparation qui semblent désormais nécessaires.

— Cela est dur assurément, mon ami, dit la marquise; mais si vous reconnaissez que cela est nécessaire…