La foule se précipitait en ce moment dans la nef, et mit fin au dialogue. Sibylle prit sa place dans le banc de sa famille; mais le marquis observa qu'elle ne priait point avec son recueillement ordinaire. La distraction de Sibylle était du reste partagée par tous les fidèles qui, pendant la cérémonie, ne cessaient de jeter des regards impatients sur le petit autel supplémentaire et d'échanger des chuchotements mêlés de sourires. Quand le messe fut terminée, la curiosité, si longtemps et si mal contenue, fit explosion, et le choeur fut pris d'assaut par la foule. En cet instant critique, le chevalier Théodore Desrozais, opposant ses grands bras au flot des envahisseurs et dominant le tumulte des éclats de sa voix de chantre, réussit à transformer la cohue en un défilé méthodique; puis, adoptant le rôle de cicerone, il démontra à chaque groupe de curieux les grâces et les mérites de la figure de cire dont il se plut même à faire jouer les yeux d'émail par le moyen d'un ressort ingénieux. Les impressions que cette scène laissait dans l'esprit des assistants étaient de diverse nature: quelques hommes, à peine sur le seuil du porche, riaient à leur aise du bon Dieu de madame de Beaumesnil; quelques vieilles femmes, prises d'une dévotion subite pour cette image, lui consacraient des cierges. Madame de Férias, sur l'invitation pressante de madame de Beaumesnil, eut la politesse de se ranger au nombre de ces prosélytes vulgaires.
Sibylle, en retournant au château, resta remarquablement triste et silencieuse. Avait-elle été choquée des indécentes familiarités d'un tel épisode, contrastant avec l'idée solennelle qu'elle s'était faite de la Divinité et du culte qui lui était dû? La logique droite et même un peu roide qui caractérise l'intelligence des enfants lui suggérait-elle à cette occasion des réflexions d'un ordre plus sérieux encore? Quelles que fussent ses pensées, l'enfant les garda pour elle.
Cependant, l'époque fixée pour sa première communion approchait. L'abbé Renaud venait alors presque chaque jour au château de Férias; il y partageait le dîner de famille, qui avait lieu à midi, et donnait ensuite à Sibylle une leçon de catéchisme. Une après-midi, M. de Férias, qui peu d'instants auparavant avait laissé sa petite-fille enfermée avec la curé, fut surpris de la rencontrer tout à coup dans le jardin.
— Mais que faites-vous là? lui dit-il; est-ce que l'abbé est déjà parti?
— Non, dit brièvement Sibylle, il dort.
— Comment! reprit le marquis, est-ce qu'il s'endort souvent ainsi?
— Très-souvent après dîner.
— Il n'importe, dit gravement M. de Férias, votre devoir était d'attendre son réveil avec patience. Je n'aime ni votre conduite ni votre ton, qui manquent de respect.
Ce n'était pas la première fois que M. de Férias avait l'occasion de constater dans l'attitude et dans le langage de Sibylle vis-à-vis du curé une nuance assez indéfinissable d'irrévérence et presque de dédain. Alarmé de ce bizarre symptôme, il ne l'était pas moins de l'humeur mélancolique qui, depuis quelque temps, s'était emparée de l'enfant, et du goût qu'elle avait repris pour la solitude. En même temps, chose étrange, il croyait voir qu'une altération analogue se produisait peu à peu dans le caractère de l'abbé Renaud, dont la santé même ne paraissait pas aussi bonne qu'autrefois. L'incident du jour prêtait une nouvelle gravité à ces observations. La leçon finie, le marquis et la marquise mandèrent le curé. Le brave homme arriva tout haletant sous le poids de trois énormes in-quarto qui chargeaient ses bras.
— Ah! ah! qu'avez-vous donc là, l'abbé? dit M. de Férias.