Depuis une longue demi-heure, la barque affalée se maintenait laborieusement à la hauteur du petit cap sans pouvoir le franchir, quand soudain deux ou trois embardées plus heureuses la portèrent au delà de cette limite fatale qui seule semblait la séparer du salut. On entendit sur la falaise un cri de joie, qui l'instant d'après se changea en une exclamation de terreur et de pitié: la barque venait d'être rejetée sur la pointe même du cap. Pendant deux ou trois minutes, elle talonna violemment contre les aiguilles rocheuses qui signalaient l'extrémité du haut-fond; puis elle bondit avec la vague, tomba brusquement sur le flanc comme un animal blessé, et ne se releva pas. Elle ne fut préservée d'une destruction immédiate que par quelques récifs invisibles entre lesquels sa quille paraissait être engagée; mais chaque coup de mer qui venait alors l'assaillir, en la couvrant d'écume, semblait devoir en emporter les épaves flottantes. Au milieu de ce désordre, on pouvait encore distinguer les hommes de l'équipage, l'un d'eux couché sur le plat-bord, les autres suspendus aux agrès. Il n'y avait plus qu'à souhaiter un prompt dénoûment à l'agonie de ces infortunés, perdus sur ce débris entre l'abîme bouillonnant qui les séparait de la côte et la plaine morne de l'Océan, sur laquelle s'étendaient déjà les ombres du soir.

Parmi la foule qui assistait du haut de la falaise à ce drame cruel, le silence s'était fait: il n'était plus troublé que par les sanglots de quelques femmes. L'une d'elles éleva la voix tout à coup d'un ton suppliant:

— Monsieur le curé! s'écria-t-elle, monsieur le curé!

Sa pensée fut comprise aussitôt; il y eut un murmure d'approbation, puis tous les hommes se découvrirent, et presque tous s'agenouillèrent. Sibylle, qui avait suivi avec toute l'ardeur de son âme les moindres détails de cette scène, fut alors étonnée du caractère imposant que prit soudain la simple physionomie du vieux curé. Il était monté sur la roche où elle-même s'était assise quelques instants auparavant: le vent agitait ses cheveux gris sur son front, et son pâle visage, tendu vers le ciel, avait une expression presque sublime de douleur et de foi. Il leva une main dans la direction des naufragés, et dit d'une voix un peu tremblante, mais fortement accentuée:

— Vous qui allez mourir, — que je ne connais pas, mais que Dieu connaît, — je vous absous de vos péchés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!

Ayant prononcé ces paroles au milieu de la vive émotion des assistants, il se mit à genoux sur le rocher et demeura quelque temps prosterné dans l'attitude de la prière. Quand il se releva, ses yeux se reportant avec angoisse vers la barque échouée, il vit qu'elle résistait encore, bien que sous l'effort des vagues elle fût agitée par intervalles de convulsions sinistres.

— Mais enfin, s'écria-t-il, puisque Dieu leur accorde un peu de répit, ne peut-on rien faire pour eux? En êtes-vous bien sûrs, mes amis?

Un murmure négatif lui répondit.

— Au moins, reprit-il, on peut essayer, on peut s'en assurer…
Mes amis, je vous en prie,… descendez avec moi sur la grève.
Nous verrons mieux, nous jugerons mieux… Vraiment ce spectacle
est insoutenable!

Se dépouillant alors à la hâte des ornements sacrés, il se mit à descendre le sentier rapide qui conduisait au village, entraînant la foule sur ses pas.